László Krasznahorkai

l-krasznahorkai

The Melancholy of Resistance1

Traduit du hongrois par George Szirtes

New Directions Books (1998)

Considérant ce que j’avais lu au sujet de l’œuvre de László Krasznahorkai, je m’attendais, en abordant ce roman, à y découvrir une écriture singulière. Inversement, n’ayant qu’une idée approximative de l’histoire qui y était contée, je ne nourrissais pas d’attente particulière à ce sujet.  Or, il s’est avéré que je me suis sentie pratiquement aussi désorientée par le récit que par l’écriture.  En effet, plus j’avançais dans ma lecture, plus je me demandais à quoi ceci ou cela pouvait bien faire allusion, vers quoi cette histoire se dirigeait, de quoi l’auteur tentait-t-il de nous entretenir, etc.  Comme je n’en suis qu’à mes premières incursions en littérature hongroise, je me suis donc tournée vers le contexte dans lequel ce roman a été conçu pour ensuite tenter appréhender son contenu.

Publié en 1989 soit quatre ans après ‘Le tango de Satan’, on peut estimer que ‘La mélancolie de la résistance’ aurait été écrit au cours de l’intervalle séparant ces deux publications. A cette époque, la Hongrie, alors dirigée par le Parti socialiste ouvrier Hongrois et son prosoviétique de secrétaire János Kádár (en poste depuis 1956), traverse, à l’instar d’autres pays appartenant au bloc de l’Est, une période de transition. Qui plus est, le monde occidental sort à peine d’une crise économique. Dans ce climat d’incertitude propice à l’anticipation, comment, me suis-je dit, cet auteur d’à peine trente ans, diplômé en droit et en littérature, aurait-t-il pu résister à la tentation de laisser libre cours à son imagination?

‘La mélancolie de la résistance’, commence par un train, un train qui ne suit plus ses horaires et qui ne fonctionne plus comme il le devrait. Puis arrive Madame Plauf une veuve qui, à l’issue d’un séjour dans sa famille, s’apprête à rentrer chez elle. C’est en compagnie de cette femme que nous prenons place à bord du train. Submergée par un sentiment d’insécurité, ce voyage s’avère pour cette quinquagénaire un véritable cauchemar. Puis, une fois arrivés à destination, parcourant à pied le trajet entre la gare et son logis, c’est par le regard et la pensée de Madame Plauf que nous découvrons pour la première fois la ville où se déroule le récit.  Une ville dont l’état d’abandon n’a d’égale que la léthargie dont semblent souffrir ses habitants; une ville autour de laquelle une menace non identifiée semble avoir tissé sa toile, n’attendant que le moment propice pour passer à l’action; une ville enfin, qui sera bientôt l’hôte d’un étrange visiteur, sorte de ‘cirque’ ambulant transportant une baleine empaillée et traînant dans son sillage une réputation qui n’a rien de rassurant.

Dès lors, le contexte et surtout l’ambiance du récit sont installés. Et si tant est que l’on puisse y parvenir, il ne nous reste plus, lecteurs, qu’à tenter de nous mettre en phase avec la phrase.  Parce qu’autant le dire d’amblée, ici c’est l’écriture qui domine, qui prend possession de nous et nous emporte dans un tel flot de mots, qu’il est difficile de se poser, de prendre du recul, bref, de s’arrêter.

Puis, un à un, les personnages principaux, au nombre de quatre, nous ouvrent les portes de leur esprit, nous dévoilent leurs pensées telles qu’elles se présentent dans leur réalité immédiate, leurs motivations, leurs préoccupations, bref, leur point de vue subjectif. C’est ainsi que par fragments, lentement, un contexte se dessine, tandis que peu à peu l’intrigue s’installe, puis se déploie.

En l’absence de description objective (presque tout dans ce roman est présenté sous un angle subjectif, y compris les personnages), même si l’on sait que l’action se déroule dans une ville de province située au sud-est de la Hongrie (région dont l’auteur est originaire), l’époque n’étant par ailleurs pas définie, on éprouve la sensation d’évoluer dans un cadre imaginaire, déconnecté du monde, parmi des personnages aux contours flous, un univers frôlant parfois le surréel. Une ambiance qui, au-delà de la fiction, n’est sans doute pas très loin de ce que l’on pourrait éprouver si l’on se trouvait dans une ville similaire traversant ces mêmes circonstances.

On joue donc ici sur deux plans: une réalité surréaliste ou si l’on préfère, une surréalité réaliste.

Ainsi, tandis que certains éléments du récit offrent des similitudes avec l’histoire, (notamment avec les événements liés à l’insurrection de Budapest en 1956, moment où János Kádár s’est installé à la tête du pays), dont l’auteur s’est sans-doute inspiré, elle s’en démarque également, tant et si bien que l’intrigue politique du roman peut tout aussi bien permettre de faire le parallèle avec des événements réels et actuels (on peut penser par exemple, au dernier coup d’état qu’a connu la Thaïlande en 2014).

Il n’en demeure pas moins qu’étant habilement soutenue et conclue par une réflexion à teneur philosophico-scientifique, on peut également voir que cette intrigue cherche/trouve un sens, une signification à la situation qu’elle expose sur un plan débordant le cadre de la fiction.

A la croisée du politique et du psychologique, constitué d’une histoire évoluant lentement au début, rythmée par le suspense dans sa seconde moitié, allégée par quelques pointes d’humour, pimentée par un soupçon d’ironie, ‘La mélancolie de la résistance’ est un roman cérébral, intellectuel, servi par une écriture touffue, une prose à la fois souple et laborieuse, ainsi qu’une forme narrative exceptionnelle. Certains passages sont splendides, d’autres terriblement longs.

En tout, un roman tonique, stimulant et exigeant.

 

 

Notes:

1.Titre de l’édition française: La mélancolie de la résistance.

.Lauréat du Prix Man Booker International en 2015.

.Signalons que ce roman a fait l’objet d’une adaptation cinématographique par Béla Tarr en collaboration avec l’auteur, le film, ‘Werckmeister Harmonies’ est sorti en Hongrie en 2001.

 

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