Orhan Pamuk – 1

Lauréat du prix Nobel de littérature en 2006 de même que couronné de nombreux autres prix et honneurs, lu à travers le monde, au fil des années et des publications, Orhan Pamuk a su construire une œuvre singulière et variée, une œuvre propre à plaire à une grande diversité de lecteurs. Bien qu’ayant apprécié à des degrés variables les romans que j’ai lu chez cet auteur, tous sans exception, ne serait-ce que par la contribution qu’ils apportent au projet que s’est donné l’auteur de nous faire découvrir sa ville natale et son pays, tous témoignent d’une l’originalité et d’une ingéniosité créative tout à fait remarquables.  Rien que pour cela, ne serait-ce que pour cette raison, ces romans méritent qu’on prenne le temps de les découvrir.  Mes impressions sur ceux des romans que j’ai lus à date seront présentées ici suivant l’ordre dans lequel je les ai lus.  On trouvera donc dans cette première partie mes commentaires sur: ‘Mon nom est Rouge’, ‘The Black Book’ et ‘Neige’ tandis que ‘Le musée de l’Innocence’ et ‘A Strangeness in My Mind’ sont commentés en seconde partie.

***

‘Maintenant, je suis mon cadavre, un mort au fond d’un puits.’

Mon nom est Rouge1

Traduit du turc par Gilles Authier

Gallimard, 2001

C’est au cours des années 2000 et avec ce roman que j’ai découvert pour la première fois l’univers d’Orhan Pamuk. Singulière par sa forme et son heureux mélange des genres, fascinante par son contenu, cette œuvre initialement publiée en 1998, possède une bonne dose d’ingrédients propres à plaire à une variété de lecteurs.

Roman polyphonique par excellence, enroulé autour d’une histoire d’assassinat complétée par une intrigue amoureuse, ‘Mon nom est Rouge’ nous introduit par ailleurs au monde de la peinture miniaturiste ainsi qu’à la vie d’un atelier réputé d’Istanbul au XVIe siècle, soit à l’époque de l’Empire Ottoman.

Roman historique servi dans un style postmoderne, il se joue en quelque sorte des conventions et des genres en proposant un subtil mélange de suspense, d’histoire, de mystère et d’intrigues diverses, tout en explorant avec doigté le thème de la rencontre/opposition entre l’occident (représentant la modernité) et l’orient (représentant la tradition). L’art y occupe également une place de choix si bien que comportant de nombreuses informations relatives à l’exercice de la peinture miniaturiste, de plus qu’évoquant divers documents, œuvres et artistes renommés, sa lecture peut en sembler parfois fastidieuse.

Au moment où je me lançais dans cette lecture, ignorant à peu près tout de la Turquie et de son histoire, j’ai été un peu intimidée par l’envergure du roman, mais une fois plongée dans le récit, c’est avec une fascination grandissante que j’ai découvert l’univers qu’il décrit.

Conçu avec ingéniosité et servi par un travail d’écriture soigné, la qualité de ce roman m’a si bien enthousiasmée que…

 

***

…quelques mois après avoir lu ‘Mon nom est Rouge’, à l’occasion d’un voyage à l’étranger, je n’ai pas hésité à glisser dans mes bagages un autre livre du même auteur.

The Black Book2

Traduit du turc vers l’anglais par Maureen Freely

Faber and Faber (2006)

Ce roman s’ouvre au début des années 1980 alors qu’en proie à des tensions entre divers groupes/idéologies politiques, Istanbul vit une période de répression où la censure et la crainte suscitée notamment par une série d’enlèvements inexpliqués sont omniprésentes. C’est dans ce contexte que Rüya disparaît, laissant derrière elle une lettre adressée à Galip son époux, un adieu qui, loin d’expliquer son départ, laisse Galip face à un tel doute qu’il décide de partir à la recherche de sa femme. Aux côtés de l’éconduit, nous parcourrons les rues de la ville et tandis qu’il tente de comprendre les raisons de cet échec matrimonial, Galip traverse une période de questionnement intérieur.

Ainsi nous suivons ce personnage, découvrant le fil de ses réflexions, observant l’évolution de ses recherches et assistant à l’émergence de nouvelles questions, cela tout en côtoyant en compagnie de ce guide, ces zones insondables où se terrent certains des secrets de notre humanité, de notre individualité, de même que les zones insondables où se terrent certains visages méconnus d’Istanbul.

Construit sur un double fil narratif, l’un, mené à la première personne par le journaliste Celâl et se présentant sous la forme d’articles rédigés par lui, tandis que le second, mené à la troisième personne, raconte l’intrigue principale, oscillant ainsi entre fiction et journalisme fictif, c’est un roman qui, à l’image de la ville dans laquelle il se déroule, constitue une véritable traversée labyrinthique d’un univers à la fois mystérieux, incertain, inquiétant, étonnant et imprévisible.

Rédigé sur la fin des années ’80 (au moment où Monsieur Pamuk séjournait aux Etats-Unis), puis publié en Turquie en 1990, ‘The Black Book’ est sans doute l’un des plus audacieux récits qu’ait produit cet auteur.

Tissée comme on tisse une pièce à la main, fil à fil, doucement et avec soin, l’intrigue se déploie peu à peu, puis disparaît parmi les diverses avenues qu’emprunte le récit pour émerger, à la faveur d’un détour, là où on ne l’attend pas.

Lorsque la conclusion prend forme, submergé par l’envergure de la pièce qui s’est peu à peu déployée sous nos yeux, on est presque surpris d’avoir rallié le point de départ, tant le chemin parcouru a semblé nous en éloigner.

Fourmillant de références culturelles, historiques, mythologiques et autres, les descriptions sont détaillées, riches, sensuelles si bien qu’en refermant le livre, des images, des impressions, des sensations persistent.  Mais s’il réussit bien à convier la nature élusive et mystérieuse de l’identité (celle d’un homme, celle d’une ville ou celle d’une nation), ce roman m’a tout de même laissé avec quelques interrogations, quelques incompréhensions et le sentiment de m’être parfois égarée ou de n’avoir pas pu saisir un certain nombre d’allusions.

 

***

‘Le silence de la neige, voilà à quoi pensait l’homme assis dans l’autocar juste derrière le chauffeur.’

Neige3

Traduit du turc par Jean-François Pérouse

Gallimard (2005)

A la fois poétique, nostalgique et mystérieuse, c’est avant tout l’ambiance qui nous happe lorsque nous entamons la lecture de ce roman. Emportés par le défilé des mots, une fois arrivés à destination, nous nous imprégnons peu à peu de cette atmosphère tantôt comprimée, tantôt émerveillée, dans laquelle cette histoire d’amour et d’intrigues politiques va se dérouler.

Après avoir enterré sa défunte mère à Istanbul, Ka, un poète turc exilé en Allemagne depuis une douzaine d’années, décide de se rendre à Kars, une ville qu’il n’a pas revue depuis plus de vingt ans.

Isolée par la tempête, c’est à la veille d’une élection municipale que, dans les pas de cet homme, nous découvrons Kars, ville frontalière située à l’est de la Turquie, une ville appauvrie et animée par diverses tensions mettant en scène kurdes, islamistes, communistes, républicains et autres, qui se disputent raison et pouvoir.

Sous le prétexte d’avoir à rédiger un article pour le compte d’un journal stambouliote, Ka explore la ville et se frotte à ses habitants tout en cherchant, de façon plus ou moins consciente, à se défaire du mal-être qui l’habite, un mal-être dont sa plume, desséchée depuis plus de quatre ans, fait vraisemblablement les frais.

A Kars, tandis qu’il retrouve l’inspiration d’écrire et tombe follement amoureux, Ka est également mêlé à des événements troublants qui marqueront le cours de son existence.

Cette histoire, qui s’étale sur quatre jours, nous est racontée avec quatre années de recul par un ami de Ka dont la narration s’accorde par ailleurs plutôt fidèlement à la perspective du protagoniste.

A cette intrigue se greffe une exploration de divers aspects ou questions animant la société turque, tels que l’identité nationale et sociale, l’intégrité et l’intégration sociale, la liberté et le bonheur. Propos imposants, submergeant parfois une intrigue évoluant à un rythme plutôt lent, mais qui, sous la plume experte de Pamuk, capturent l’attention.

Toutefois, lorsqu’à mi-chemin du récit, le narrateur nous révèle l’issue de l’histoire, pari risqué s’il en est, en plus d’exiger un certain ajustement, ce revirement confronte directement l’intérêt du lecteur.

Hormis ce point sensible, Pamuk signe ici un autre roman de belle facture et livre de nouveau une œuvre dense et riche, propre à éveiller la curiosité et à susciter la réflexion.

 

Notes:

  1. Entre autres mentions, ce roman s’est mérité le Prix du Meilleur livre Etranger en 2002 et l’International Impact Dublin Literary Award en 2003. Il a par ailleurs fait l’objet d’une adaptation diffusée par la chaîne BBC Radio 4 en 2008.
  2. En traduction française le roman a pour titre ‘Le livre noir’.
  3. Lauréat du prix Médicis Etranger 2005

 

© 2017