Orhan Pamuk – 3

Lauréat du prix Nobel de littérature en 2006 de même que couronné de nombreux autres prix et honneurs, lu à travers le monde, au fil des années et des publications, Orhan Pamuk a su construire une œuvre singulière et variée, une œuvre propre à plaire à une grande diversité de lecteurs.  Bien qu’ayant apprécié à des degrés variables les romans que j’ai lu chez cet auteur, tous sans exception, ne serait-ce que par leur contribution au projet auquel s’est attaché l’auteur de nous faire découvrir sa ville natale et son pays, tous témoignent d’une originalité et d’une ingéniosité créative tout à fait remarquable. Rien que pour cela, ne serait-ce que pour cette raison, ces romans méritent que l’on prenne le temps de les découvrir.  Mes impressions sur ceux des romans que j’ai lus à date seront présentées ici suivant l’ordre dans lequel je les ai lus.  On trouvera donc dans cette troisième partie mes commentaires sur: ‘Silent House’ tandis que ‘Le musée de l’Innocence’, ‘A Strangeness in My Mind’ et ‘The Red-Haired Woman’ sont commentés en seconde partie et ‘Mon nom est rouge’, ‘The Black Book’ et ‘Neige’ sont commentés en première partie.

 

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Silent House1

Titre original : Sessiz Ev (Istanbul, 1983)

Traduit du turc vers l’anglais par Robert Finn

Random House, USA (2012)

Faber & Faber, UK (2013)

Orhan Pamuk n’a pas encore passé le cap de la trentaine au moment où ‘Sessiz Ev’ est publié en Turquie, et bien qu’à ce stade sa maîtrise de l’art et son style ne semblent pas encore tout à fait affirmés, ce second roman exhibe déjà plusieurs éléments qui éventuellement contribueront à définir le projet littéraire auquel Orhan Pamuk s’attachera.

L’histoire se déroule dans la région de Gebze (près d’Istanbul), au cours de l’été 1980, époque qui dans les faits, précède de peu l’un des quatre coups d’état militaire qu’a connu la Turquie depuis la seconde guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. On découvre d’abord Recep2, un nain dont l’existence en dehors de son travail et outre l’exclusion dont il fait souvent l’objet, se résume à bien peu de choses. Avec Fatma tous deux préparent l’arrivée de Faruk, Nilgün et Metin2, les trois petits-enfants de Fatma. Bousculant ses habitudes, en dépit d’un fossé générationnel assez marqué, la visite des trois jeunes gens n’en n’est pas moins attendue par cette vieille dame amère, vivant seule, souvent alitée, et la plupart du temps plongée dans ses souvenirs. Faruk, l’aîné, est historien. Divorcé, esseulé et doutant de sa vocation, lors de ce séjour, il passera ses journées à fouiller les archives d’une ville voisine et ses nuits à boire et à discuter avec sa sœur Nilgün. Etudiante en sociologie, Nilgün affirme être communiste et tout en tâchant de défendre ses idées, elle apprend peu à peu à vivre au sein de cette société complexe dans laquelle elle a vu le jour. Metin achève ses études secondaires, doué pour les mathématiques, il rêve de partir aux Etats-Unis pour y faire fortune.

Adoptant en alternance diverses perspectives, le récit évolue lentement. Latente, la tension croît de manière quasi imperceptible tandis que peu à peu, au rythme des petits événements et des réflexions animant leur quotidien au long de cette semaine, les personnages prennent vie et forme, et leurs points de vue respectifs se précisent.

Animé par une quinzaine de personnages principaux et secondaires, dont cinq voix narratives distribuées sur trois générations, ce roman dresse à travers les expériences d’une poignée d’individus, un micro portrait de société et met en relief les malaises, les divisions, les tensions sociales, religieuses et politiques dont a souffert et dont souffre encore aujourd’hui la société turque.

L’intrigue étant pointillée et peuplée par des personnages avec lesquels je n’ai pas vraiment sympathisé, plus d’une fois en cours de lecture, je me suis demandé vers quoi tout cela allait converger. Finalement ma persistance aura été récompensée, en particulier par ce portrait de société qui se déploie, une fois la lecture achevée, avec un réalisme renversant!

Bien que les personnages eussent gagné à être définis avec un peu plus de rigueur, l’auteur a toutefois su transcrire l’amertume des uns, le silence rentré, la frustration, ou la révolte contenue des autres, de même que la vivacité impulsive d’une certaine jeunesse à laquelle viennent se mêler des effluves des années 1970.  Cela étant, il est cependant difficile de ne pas questionner les raisons du manque flagrant de consistance qu’accusent (exception faite peut-être de Fatma) les personnages féminins.

De la même façon, si tant est qu’elles ne résultent pas de la traduction, quelques maladresses de nature stylistique (figures de style trop affectées et phrases inutilement sinueuses) sont là pour nous rappeler que l’auteur en est toujours à ses débuts.

Quoi qu’il en soit, voilà un roman ambitieux tant au niveau de la forme que pour ce qu’il tente d’accomplir, mais malgré quelques faiblesses, à l’égale de l’analyse des principales strates de la société turque qui m’a semblé plutôt juste, le portrait qu’en dresse ici Orhan Pamuk n’en est pas moins d’une troublante actualité.

 

1.Titre français : La maison du silence.

2.En français : Redjep, Farouk, Nilgune, Métine.

 

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