Imre Kertész

i-kertesz

Etre sans destin

Traduit du hongrois par Natalia et Charles Zaremba

Actes Sud (1998)

Né à Budapest en 1929, rescapé des camps de concentration, puis en désaccord avec la ligne adoptée par le parti communiste hongrois, c’est vraisemblablement un homme seul parmi les hommes qui, entre 1960 et 1973, rédige ‘Etre sans destin’. Premier d’une soi-disant trilogie traitant de l’Holocauste1, ce roman vise essentiellement à décrire et à transcrire par le biais de la fiction, l’expérience des camps de concentration telle que vécue par l’auteur.

Figurant parmi les premiers hongrois à aborder ce sujet en littérature, Imre Kertész témoigne à travers l’histoire de Gyurka, un jeune juif de Budapest âgé de 15 ans.  Personnage principal et narrateur, Gyurka entame son récit au moment où sont père, réquisitionné pour ‘le service du travail obligatoire’, prépare son départ puis fait ses adieux à sa famille ainsi qu’à ses amis.  A partir de ce jour, l’existence de Gyurka sera peu à peu aspirée, entraînée dans une suite d’événements; deux mois après le départ du père, la fin de l’année scolaire, les journées d’été passées à travailler dans une usine, puis l’arrestation inexpliquée, l’attente dans une ancienne briqueterie, le train, puis le nom de la gare où ils s’arrêtent enfin: Auschwitz-Birkenau.  Tandis que nous devinons, anticipons ce qui va venir, le jeune Gyurka, toujours ancré dans son présent, dans son actuel, dans sa réalité, lui ne sait pas.  C’est avec cette innocence et un regard toujours curieux qu’il s’enfonce dans cette autre réalité, nous la décrivant, nous la racontant telle qu’il la voit.

Dès le début du roman le ton est donné, la voix et la personnalité de Gyurka sont solidement plantés: c’est un garçon seul, distant, détaché, qui observe, découvre et appréhende le monde, la réalité qui l’entoure et c’est ainsi qu’il nous les dépeint.

Fort d’une approche descriptive dépourvue de pathos, ce récit tel que raconté par Gyurka, nous renvoie à nos propres sentiments; dépourvu de jugement, il nous renvoie à nos propres opinions. Ainsi, parmi les nombreux romans ayant exploré ce sujet, celui-ci se distingue par la singularité de ce point de vue, ainsi que par l’ingéniosité avec laquelle l’auteur a su lui donner forme.

Cela dit, alors que la voix et le mode d’expression du jeune Gyurka demeurent relativement uniformes tout au long du roman, l’angle d’où il se place, c’est-à-dire le point de vue adopté par le narrateur, initialement en phase avec le personnage principal et le récit, adopte éventuellement une position qui ne semble plus lui correspondre.

En effet, à partir du troisième chapitre et plus nettement au quatrième chapitre, c’est-à-dire une fois que Gyurka, pris dans l’engrenage, se dirige puis arrive au camp de concentration, personnage principal et narrateur se séparent, le premier devenant en quelque sorte ‘acteur-observateur’ tandis que le second s’avérant maintenant placé à un temps ultérieur aux événements, devient alors la voix de la mémoire. Ainsi les phrases ancrées dans le présent au début du roman:  -‘Je ne suis pas allé au lycée ce matin.’ ou bien ‘Ce soir j’ai encore été…’-,  après une succession de ‘le lendemain’ qui m’ont laissée perplexe, font place à des phrases tournées vers un passé où la notion du temps s’est embrouillé: -‘Je n’ai pas gardé le souvenir d’un jour particulier…’ ou encore ‘J’essayais de regarder vers l’avant, mais l’horizon se limitait au lendemain, et le lendemain était le même jour…’-.  Dès lors, on ne sait plus très bien où, dans le temps, se situe ce narrateur. si bien que la voix naïve et axée sur la découverte du monde dont il fait toujours usage, semble être en contradiction avec ce point de vue installé dans un futur non défini.  En outre, quelques discussions (l’une au début et les autres à la fin du roman) au cours desquelles le jeune Gyurka  exhibe une maturité intellectuelle dépassant largement son âge, laissent non seulement deviner la présence de l’auteur mais renforcent la confusion déjà engendrée par le point de vue adopté par la narration.

En dépit de ces décalages, il n’en demeure pas moins que grâce au procédé narratif adopté par l’auteur ainsi qu’à un marquage temporel devenant de plus en plus vague, le roman évoque assez fidèlement l’idée d’une perte de repères et d’une traversée qui soit en discontinuité par rapport à la perception de soi  et de l’expérience existentielle, cela tout en affirmant et s’appropriant nettement la réalité et la tangibilité de ce vécu (‘oui, j’ai vraiment vécu cela’) ce qui, par conséquent, met en relief, tel que la conclusion le souligne, l’impossibilité de s’en ‘libérer’.

Outre ces éléments le roman explore divers thèmes tels que le processus d’intégration et d’acceptation d’une réalité initialement perçue comme improbable/impensable, le processus d’internalisation de valeurs exogènes véhiculées puis imposées par ‘l’autre’; il aborde également les thèmes de l’identité sociale, de la liberté individuelle (par opposition au poids de la collectivité, du pouvoir et de l’histoire) versus le destin (une notion qui peut être vue sous un angle (passif) déterministe tout autant qu’associée au désir (actif) de vivre et à la force vitale), de la solitude existentielle (ni ‘juif’ (non pratiquant), ni tout-à-fait hongrois (abandonné par la Hongrie aux mains des nazis), ni enfant, ni adulte, Gyurka est un être seul), etc.

Cette richesse thématique est d’autant plus appréciable qu’elle est révélée à travers un discours essentiellement descriptif. La prose, dépourvue de rondeur, est précise et angulaire, la phrase est dépouillée, de manière quasi chirurgicale, de tout sentiment, de toute impression, et vise avant tout l’efficacité factuelle.  Court et compacte ce récit semble avoir été soigneusement découpé, taillé à partir d’un matériau brute dont la substance ne nous est ici que partiellement dévoilée.

Un roman remarquable qui aurait mérité d’être accompagné par une notice biographique, quelques mots sur ou par les traducteurs, voire une introduction apportant quelques éclaircissements sur la conception du roman.

 

Notes:

1.Cf. Wikipedia

.Initialement publié en 1975, ‘Etre sans destin’ a été adapté pour le cinéma (avec la participation de l’auteur) dans un film réalisé par Lajos Koltai, sorti en 2006.

.Imre Kertész a reçu le prix Nobel de littérature en 2002.

 

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