Jon Fosse

Cumulant les honneurs depuis plus de deux décennies de même que pressenti pour le prix Nobel, bien qu’il soit surtout connu aujourd’hui en tant que dramaturge, Jon Fosse n’a cependant pas toujours été homme de théâtre. Très tôt, il écrit des bouts de chansons, des petites poésies et c’est après une période dédiée à la musique, qu’il a finalement adopté la plume. Il commence à publier ses récits au cours des années 1980, puis par un concours de circonstances, il découvre l’écriture théâtrale au milieu des années 1990. Outre ses autres publications (poésie, récits fictifs, essais), quarante pièces seront créées en vingt ans.  Bien que de nos jours on dise de lui qu’il est, avec Ibsen, le dramaturge norvégien le plus joué dans le monde, c’est par le biais de ses récits fictifs que j’ai souhaité m’initier à son œuvre.

 

 

Morning and Evening1

Traduit du norvégien (nynorsk) vers l’anglais par Damion Searls

Dalkey Archive (2015)

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Tombée sous le charme de la plume de Jon Fosse avec ‘Trilogy’ (commenté ci-après), j’ai souhaité découvrir plus avant son œuvre en prose, fixant mon choix sur ce court récit publié en Norvège en 2000.

Composée de deux parties, cette novelette2 nous fait partager deux journées, deux moments, dans la vie d’un homme.  Dans un premier temps nous assistons à la venue au monde de Johannes, telle que vue, vécue, voire imaginée par Olai (son père) qui depuis la cuisine, entre le va et vient de la sage femme et les cris de son épouse parvenant jusqu’à lui, assiste à la naissance de son fils. En seconde partie, nous retrouvons Johannes plusieurs années plus tard, alors que devenu vieux, il s’apprête à quitter ce monde et ce faisant, revisite de manière condensée, ce que fut sa vie.

Compact et aérien, poétique et onirique, c’est à un voyage à travers une vie, celle d’un pêcheur, fils de pêcheur, insulaire, ami, époux, concitoyen et père de sept enfants, que ce récit nous convie.

Dans un phrasé qui, tel un long fil fragile, se déroule délicatement sur la page, y déployant à coup de mots du quotidien des pensées évoluant de manière elliptique, pour finalement former un incassable flux de conscience, la prose de Jon Fosse, d’une simplicité et d’une élégance désopilantes, nous entraîne au long d’un tracé duquel il est difficile de se détacher.

En peu de mots l’auteur parvient à créer une ambiance, dépeindre un contexte et transmettre l’essentiel d’une vie, tandis que pour sa part, l’extrême simplicité de l’histoire met en relief la modeste signifiance de nos existences humaines.

Bien que minimaliste sur le fond, entre l’originalité du style et la puissance évocatrice de l’écriture, ce récit témoigne d’une indéniable maîtrise de l’art.

 

Notes:

1.Titre français: Matin et soir

2.Novelette et éventuellement livret; ce récit est à l’origine d’un opéra composé par Georg Friedrich Haas, ‘Morgen und Abend’, qui fut présenté pour la première fois à la Royal Opera House de Londres en 2015.

 

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Trilogy1

Traduit du norvégien vers l’anglais par May-Brit Akerholt

Dalkey Archive Press (2016)

Publié en Norvège 2014, ‘Trilogy’ est composé de trois nouvelles2 formant une seule et même histoire (dont je ne dévoilerai ici que les grandes lignes).  Il raconte le parcours d’un jeune couple de norvégiens, évoquant au passage leurs origines familiales, leur rencontre, leur relation et les difficultés auxquelles ils sont confrontés.  Le récit se décline donc en trois volets dont chacun, adoptant un angle particulier, se situe à une étape décisive de la vie des protagonistes.

Dans une ambiance trempée d’innocence, de poésie et d’incertitude ‘Wakefulness’ nous introduit à Asle et Alida, futurs parents tous deux âgés de dix-sept ans. Fraîchement débarqués à Bjørgvin, nous les retrouvons parcourant les rues de la ville en quête d’une chambre à louer. Venus de la campagne et anticipant une vie meilleure dans ce nouvel environnement, les tourtereaux devront cependant composer avec, entre autres difficultés, la méfiance de la population locale.

Jusqu’alors sous-jacente, la tension devient palpable dès le début de ‘Olav’s Dreams’ où nous suivons Asle (ici appelé ‘Olav’) alors que depuis Barmen où il vit avec sa compagne et leur nouveau-né, il marche en direction de Bjørgvin où il compte acheter des alliances. En route, il se voit bientôt confronté à un homme apparu de nulle part, dont l’apparence étrange et le comportement menaçant signent le début d’un épisode cauchemardesque.

Enfin, c’est par le fil confus des pensées d’Ales, fille d’Alida, que ‘Weariness’ nous ramène auprès de cette dernière au moment où, en l’absence prolongée de son compagnon, elle décide d’abandonner le logis où le couple s’est installé, emportant son bébé et quelques affaires, pour partir à la recherche du disparu.

Peu complexe mais habilement contée, cette histoire est également servie par une écriture dont l’originalité m’a séduite dès les premières lignes. Simple, décharnée, se déroulant mot à mot en un long fil continu, elle nous entraîne dans ses rythmes puis, telle une petite mélodie, elle s’immisce délicatement en nous, y déployant petit à petit un étrange jeu d’ombres et de lumières. Ainsi, déposé sur la page, ce collier de mots inoffensifs trace le fil d’une histoire d’apparence simple (et dont l’intrigue n’est pas sans évoquer le fait divers) mais tandis que la prose semble flotter, sillonner en surface, elle dessine dans les profondeurs du non dit, un univers inattendu.

Bjørgvin, le fjord et la mer, paysages au sein desquels se jouent les destinées des protagonistes, sont décrits avec parcimonie. Les faits sont suggérés.  Le vécu des personnages n’est que partiellement évoqué.

Ainsi, en ne nous livrant que l’essentiel, en ne nous montrant que ce qui paraît, l’auteur suscite l’expectative tout en nous régalant d’un jeu de miroirs qui nous entraîne, via l’univers complexe de la subjectivité, dans les profondeurs de l’âme humaine. Puis, tandis que les mouvement imprimés par la prose s’éteignent dans le sillage d’une conclusion laissée entre-ouverte, habités par le doute, embrouillés par les mystères quasi insolvables entourant les mécanismes psychologiques régissant les motivations des personnages, -mécanismes qui déterminent leurs actions et finalement les voies qu’ils ont choisi d’emprunter-, on sort de ce roman avec plus d’une question.

Passé maître dans l’art de manier la contingence, au-delà des images ou de l’histoire qu’elle raconte, la prose de Jon Fosse et l’étonnant jeu de perspective qu’elle dessine, persiste en nous tel un écho portant la marque d’une plume et d’un style étonnants.

 

1.Les trois nouvelles réunies dans ce recueil sont parues en français sous les titres suivants: Insomnie, Les rêves d’Olav, Au tomber de la nuit.

2. Publiées en Norvège en 2007, 2012 et 2014 avant d’être réunies sous un même titre.

 

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