Jon Fosse

Trilogy1

Traduit du norvégien vers l’anglais par May-Brit Akerholt

Dalkey Archive Press (2016)

Cumulant les honneurs depuis plus de deux décennies, bien qu’il soit essentiellement connu aujourd’hui en tant que dramaturge, Jon Fosse n’a cependant pas toujours été homme de théâtre. Très tôt, il écrit des bouts de chansons, des petites poésies et après une période dédiée à la musique, il a finalement adopté la plume. Il commence à publier ses récits au cours des années 1980 et c’est par un concours de circonstances qu’il découvre l’écriture théâtrale au milieu des années 1990; outre ses autres publications, quarante pièces seront créées en vingt ans.  De nos jours il est, avec Ibsen, le dramaturge norvégien le plus joué dans le monde.

Appartenant au domaine de la fiction en prose ‘Trilogy’ est composé de trois nouvelles formant une seule et même histoire (dont je ne dévoilerai ici que les grandes lignes). Il raconte le parcours d’un jeune couple de norvégiens, évoquant au passage leurs origines familiales, leur rencontre, leur relation et les difficultés auxquelles ils sont confrontés.  Le récit se décline donc en trois volets dont chacun, adoptant un angle particulier, se situe à une étape décisive de la vie des protagonistes.

Dans une ambiance trempée d’innocence, de poésie et d’incertitude ‘Wakefulness’ nous introduit à Asle et Alida, futurs parents tous deux âgés de dix-sept ans. Fraîchement débarqués à Bjørgvin, nous les retrouvons parcourant les rues de la ville en quête d’une chambre à louer. Venus de la campagne et anticipant une vie meilleure dans ce nouvel environnement, les tourtereaux devront cependant composer avec, entre autres difficultés, la méfiance de la population locale.

Jusqu’alors sous-jacente, la tension devient palpable dès le début de ‘Olav’s Dreams’ où nous suivons Asle (ici appelé ‘Olav’) alors que depuis Barmen où il vit avec sa compagne et leur nouveau-né, il marche en direction de Bjørgvin où il compte acheter des alliances. En route, il se voit bientôt confronté à un homme apparu de nulle part, dont l’apparence étrange et le comportement menaçant signent le début d’un épisode cauchemardesque.

Enfin, c’est par le fil confus des pensées d’Ales, fille d’Alida, que ‘Weariness’ nous ramène auprès de cette dernière au moment où, en l’absence prolongée de son compagnon, elle décide d’abandonner le logis où le couple s’est installé, emportant son bébé et quelques affaires, pour partir à la recherche du disparu.

Peu complexe mais habilement contée, cette histoire est également servie par une écriture dont l’originalité m’a séduite dès les premières lignes. Simple, décharnée, se déroulant mot à mot en un long fil continu, elle nous entraîne dans ses rythmes puis, telle une petite mélodie, elle s’immisce délicatement en nous, y déployant petit à petit un étrange jeu d’ombres et de lumières. Ainsi, déposé sur la page, ce collier de mots inoffensifs trace le fil d’une histoire d’apparence simple (et dont l’intrigue n’est pas sans évoquer le fait divers) mais tandis que la prose semble flotter, sillonner en surface, elle dessine dans les profondeurs du non dit, un univers inattendu.

Bjørgvin, le fjord et la mer, paysages au sein desquels se jouent les destinées des protagonistes, sont décrits avec parcimonie. Les faits sont suggérés.  Le vécu des personnages n’est que partiellement évoqué.

Ainsi, en ne nous livrant que l’essentiel, en ne nous montrant que ce qui paraît, l’auteur suscite l’expectative tout en nous régalant d’un jeu de miroirs qui nous entraîne, via l’univers complexe de la subjectivité, dans les profondeurs de l’âme humaine. Puis, tandis que les mouvement imprimés par la prose s’éteignent dans le sillage d’une conclusion laissée entre-ouverte, habités par le doute, embrouillés par les mystères quasi insolvables entourant les mécanismes psychologiques régissant les motivations des personnages, -mécanismes qui déterminent leurs actions et finalement les voies qu’ils ont choisi d’emprunter-, on sort de ce roman avec plus d’une question.

Passé maître dans l’art de manier la contingence, au-delà des images ou de l’histoire qu’elle raconte, la prose de Jon Fosse et l’étonnant jeu de perspective qu’elle dessine, persiste en nous tel un écho portant la marque d’une plume et d’un style étonnants.

 

1.Les trois nouvelles réunies dans ce recueil sont parues en français sous les titres suivants: Insomnie, Les rêves d’Olav, Au tomber de la nuit.

 

 

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