José Eduardo Agualusa

 

A General Theory of Oblivion1

Traduit du portugais vers l’anglais par Daniel Hahn

Archipelago Books (2015)

Dans le tumulte des jours qui ont précédé et mené à l’indépendance de l’Angola, Ludo, une femme souffrant apparemment d’agoraphobie et dont la sécurité semble menacée, construit un mur devant la porte de l’appartement où elle habite. Elle vivra ainsi, coupée du monde pendant près de trente ans.

Signé par un auteur souvent considéré comme l’une des plumes marquantes de la littérature lusophone contemporaine, ce roman, avec ce titre singulier et son sujet intriguant, me tentait beaucoup.

Après un avant-propos où l’auteur/narrateur affirme d’une part avoir eu accès à des documents originaux à partir desquels il aurait reconstitué l’histoire de Ludovica Fernandes Mano, histoire dont il se serait inspiré, tandis que d’autre part il insiste sur le fait que tout, absolument tout dans ce livre n’est que pure fiction, quoique déconcertée, prenant un chat pour ce qu’il est, je me suis tout de même laissé berner, croyant qu’en effet…

Ainsi, si dès l’abord le personnage de Ludo et son histoire m’ont semblé tout à fait crédibles, séduite par le potentiel fictionnel d’un personnage et d’un contexte particulièrement intéressants, j’étais tout à fait disposée à me laisser entraîner par ce récit, m’attendant plus ou moins à voir se déployer en une sorte de parallèle, l’expérience vécue par cette femme isolée du monde tout en découvrant en second plan, l’évolution des événements dont l’Angola a été le théâtre au cours de ces années.

‘A General Theory of Oblivion’, se déroule à Luanda (capitale de l’Angola) et commence peu avant 1975, au moment où le pays déjà fractionné, s’enlise peu à peu dans une interminable guerre civile, pour s’achever, une trentaine d’années plus tard, dans un contexte relativement stabilisé.

Narré à la troisième personne et incluant des extraits de textes composés par Ludo, bien qu’évoquant de ci de là quelques éléments ou événements appartenant au contexte angolais, le récit demeure essentiellement attaché aux personnages.

Explorant le thème du passé, du passé que l’on s’applique à oublier afin de se réincarner et de mieux s’inscrire dans la réalité actuelle, le récit touche également au thème de l’identité, du soi qui se transforme (ou que l’on réinvente) suivant les circonstances dans lesquelles on se trouve. Deux thèmes qui, on le devine, font merveilleusement écho à l’histoire récente de l’Angola et qui forcément, appellent à l’introduction d’une variété de personnages.

Ainsi, initialement centré sur l’histoire de Ludo, le récit s’ouvre ensuite sur une perspective plus étendue. Parmi les personnages que nous croisons, Jeremias Carrasco, un mercenaire portugais venu combattre en Angola au nom de la civilisation occidentale mais qui après une retraite forcée se transformera (on ne sait pas comment ni pourquoi) en défenseur des Mucubals (peuple de nomades);  Arnaldo Cruz (alias Little Chief), militant de gauche dès son plus jeune âge qui après avoir été emprisonné à deux reprises et considéré mort, se réincarnera (grâce au hasard) en businessman accompli;  Magno Moreira Monte, un enquêteur de la police politique à l’emploi du parti communiste qui, après s’être repenti (pour des raisons obscures) cherche, sans trop y parvenir, à se faire oublier, notamment par ceux qu’il a persécutés.

Mais aussi riches que puissent être les thèmes abordés et aussi pertinentes que puissent être les histoires des personnages, ceux-ci ayant apparemment été expurgés de leur substance, ne se présenteront à nous que sous un aspect simplifié.

Ainsi, en dépit de leur vraisemblance, les histoires de ces personnages évoluant essentiellement à coup d’heureux hasards, ne parviennent que timidement à mettre en relief les thèmes et les réflexions qu’elles servent à illustrer.  Au demeurant, l’assemblage de ces diverses histoires autour d’un fil jouissant d’une trop évidente probabilité, m’a laissé perplexe.

Adoptant une forme éclatée, le roman se décline en 36 courts chapitres dont l’enchaînement, parfois périlleux, s’il laisse de larges espaces non comblés, est cependant assez bien exécuté. Cette structure pour le moins originale constitue, soulignons-le, l’une des particularités du roman.

Mais si l’esthétique de la forme de même que la prose épurée et légèrement teintée de poésie sont appréciables, on peut penser qu’à l’inverse, le patchwork tissé par l’auteur n’aura apparemment pas permis aux divers éléments composants ce roman de se déployer à leur juste mesure. Bref, à l’issue d’un agréable moment de lecture, je reste indubitablement sur ma faim.

 

1.Titre de l’édition française: Théorie générale de l’oubli

 

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