José Saramago

Né en 1922 dans une famille modeste, bien qu’ayant en lui cette espèce de fibre qui vous attire irrémédiable vers la chose écrite (c’est du moins ce que j’en ai déduis à la lecture de ‘Small Memories/Menus souvenirs’), José Saramago n’a pas fait d’études de lettres, pas plus qu’il n’a dédié sa ‘vie active’ comme on dit communément, au monde de la littérature. Mais tout au long de sa vie, pas sûr de lui, pas sûr de l’intérêt que pourraient avoir les mots qu’il aligne sur les pages, il écrit. Il écrit et il publie ici et là des poèmes, des articles, etc., mais il faudra attendre qu’il se fasse virer du journal qui l’emploie depuis peu pour qu’il décide en 1975 d’enfin se consacrer à son art.

Cette page recense trois titres de l’auteur (en ordre de lecture): Small Memories/Menus souvenirs, Manuel de peinture et de calligraphie, Histoire du siège de Lisbonne.

 

Histoire du siège de Lisbonne

Titre original : História do Cerco de Lisboa, Lisbonne 1989

Traduit du portugais vers le français par Geneviève Liebrich

Seuil, 1992

Attirée vers ce livre en raison de ce qu’annonce le résumé, mais ne connaissant ni l’histoire du Portugal ni celle de ce siège (l’un des trois sièges qu’ait connu la ville de Lisbonne) dont il est question, c’est avec une légère appréhension que j’ai abordé ce roman. Ne simplifiant en rien la chose, la lecture du premier chapitre où, dans ce style qui lui est particulier, l’auteur reproduit une conversation entre deux personnages dont bien entendu nous ne savons encore rien à ce stade, m’a donné pas mal de fil à retordre. J’ai été près d’abandonner mais en fait, une fois ce premier jalon dépassé, j’ai pu enchaîner la suite, qui du reste m’a paru moins exigeante que je ne l’aurais anticipé.

En raison de mon ignorance (la lecture d’un article sur le sujet ne faisant pas de moi une spécialiste), sans doute qu’il y a des allusions dont j’ai raté le sens. Au surplus, n’étant jamais allée à Lisbonne sans doute qu’il y a des passages décrivant la ville dont je n’ai pas pu apprécier l’envergure. Mais finalement, dans l’ensemble ce roman m’a semblé non seulement plus accessible qu’il n’y paraît, mais au demeurant, il fait partie à mon avis des petites pépites dont recèle l’œuvre de José Saramago.

En effet, pour peu que l’on ait lu l’un ou l’autre des romans publiés avant celui-ci, on constate ici qu’avec à son actif un peu moins d’une quinzaine d’années entièrement dédiées à l’écriture, c’est dans un style affirmé de même qu’au gré d’une plume affichant de plus en plus d’assurance que José Saramago aura composé ce septième roman.

Ainsi, même si au moment où il l’écrit puis le publie, la qualité de son œuvre n’a pas encore été ouvertement reconnue, on sent poindre, derrière les mots, les phrases et le travail de conception, une aisance et une maîtrise remarquables.

‘Histoire du siège de Lisbonne’ raconte comment, sur un coup de tête, un geste subversif qui provoquera une suite d’événements, un correcteur d’épreuves à l’emploi d’une maison d’édition va, par le biais de ce chapitre de l’histoire du Portugal, se glisser dans la peau, voire se transformer en écrivain.

A l’instar d’autres personnages chez cet auteur, Raimundo Silva est un homme ordinaire, sans attribut particulier, un inconnu dans la foule comme il en existe des millions, qui mène une existence réglée, routinière et plutôt monotone. A l’aube de la cinquantaine, qu’il défie l’ordre, qu’il ose créer le désordre et en assumer les conséquences sort bien sûr de l’ordinaire, mais une fois franchie cette étape que l’on peut qualifier de libératoire, une fois qu’il a en quelque sorte trahi l’image d’homme que jusqu’ici, il affichait à la face du monde, Raimundo se découvre lui-même, s’ouvre à lui-même et assume enfin celui qu’il est vraiment.

C’est donc, d’abord, une histoire de réalisation et d’expression de soi que raconte ce roman, tandis qu’à un second plan, l’objet donnant lieu à cette transformation, à savoir l’histoire du siège de Lisbonne, devient prétexte pour l’auteur ainsi que pour l’écrivain en herbe, à une exploration du thème de l’histoire de même qu’à un questionnement sur la façon dont on peut voir la réalité et la manière dont on veut bien la consigner puis la raconter.

Entre ces deux plans, entre ces deux niveaux du récit, José Saramago navigue avec aisance, exhibant une grande familiarité avec ces eaux-là.  Maître de son art, maniant les mots et les idées avec une admirable dextérité, il nous sert un récit vif, inventif, drôle, intelligent, le tout enluminé par une prose qu’on ne peut qu’admirer.

Hormis une conclusion quelque peu précipitée, c’est un roman d’une qualité remarquable que nous livre José Saramago, un ouvrage qui, mutilé par la présence de nombreuses erreurs typographiques, aurait mérité un peu plus d’attention de la part de l’éditeur.

 

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Manuel de Peinture et de Calligraphie

Titre original : Manual de pintura e caligrafia, Lisbonne 1977

Traduit du portugais vers le français par Geneviève Leibrich

Seuil 2000

Après ‘Small Memories (Menus souvenirs)’, je reviens en arrière avec un ouvrage conçu presque trente ans plus tôt. Publié deux ans après qu’il ait choisi de se consacrer à l’écriture, ce second roman signe en quelque sorte le début de la  carrière d’écrivain de José Saramago. Composé alors qu’il vogue au milieu de la cinquantaine, on peut donc estimer que c’est en homme mature, en homme qui a vécu, en homme plus tout à fait jeune, pas encore vieux mais en train de réaliser que peu importe sa valeur, peu importe son expérience, peu importe ses habiletés, désormais il ne jouera plus au sein de la société humaine qu’un rôle d’observateur, qu’il prend la plume. Fort heureusement pour nous lecteurs, c’est de plein pied qu’il emboîte le pas à cette réalité. Ainsi, dès les premières pages de ‘Manuel de peinture et de calligraphie’, observant l’assurance avec laquelle la voix du narrateur nous entraîne, prenant la mesure de la teneur des réflexions qu’elles annoncent et au vu de l’aisance avec laquelle la personnalité et la psychologie des personnages sont dessinées, on sent et on devine que cette écriture bénéficie avantageusement du sens d’observation ainsi que de la maturité et de l’expérience acquise par son auteur.

Agé d’une cinquantaine d’années, H. est un peintre qui toute sa vie a fait des portraits. Reconnues au sein d’une certaine tranche de la société, ses réalisations lui ont ainsi permis de gagner sa vie correctement. Mais si elles s’avèrent techniquement et commercialement appréciables, H. a bien conscience du fait que d’un point de vue artistique ses peintures sont ni plus ni moins qu’insignifiantes. En deux mots, elles ne valent rien. Désillusionné et constatant que les dés sont jetés et qu’il ne fera rien d’autre de sa vie, lorsqu’il aborde le portrait d’un homme appelé S., répondant à une sorte d’impulsion, il s’essaie à peindre en secret un second portrait de cet homme, s’autorisant cette fois à faire fi des préceptes pour enfin suivre le mouvement naturel de sa main. Eventuellement insatisfait du résultat, frustré d’être confronté aux limites inhérentes à son art, il décide de se tourner vers la plume pour tenter d’accomplir par le moyen des mots et de l’écriture ce qu’il ne parvient pas à faire avec le pinceau.

Résultat de cet exercice, ‘Manuel de peinture et de calligraphie’ se présente donc comme une sorte  de carnet dans lequel le narrateur note ses réflexions tout en s’exerçant à l’écriture. Mais en même temps, le roman dresse en quelque sorte le portrait d’un homme, d’un artiste, tel qu’il se révèle à un moment précis de sa vie. On est en 1973-74, à Lisbonne, parmi une classe de gens éduqués, dans un pays qui vit depuis un bon moment sous la poigne d’un régime autoritaire et s’apprête à voir celui-ci renversé (au printemps de l’année 1974).

Il existe très certainement quelques points communs, quelques recoupements entre l’histoire de H. et celle de Saramago et avec le recul du temps, forts de ce que l’on sait aujourd’hui de l’auteur et surtout de son œuvre, il n’est pas excessif d’estimer que ce roman ait été conçu dans un but expérimental. Car outre le fait que l’on y trouve moult réflexions sur le thème de l’art, de la création, de la représentation de la réalité, de l’identité artistique et ainsi de suite, si à l’instar du narrateur on adopte un point de vue métafictionnel, on peut également y observer les traces d’un travail exploratoire qui permettra probablement à Saramago de découvrir et d’asseoir son style, sa voix et sa personnalité littéraire, autant d’éléments que les lecteurs reconnaîtront et qui du reste sont plus solidement installés au sein des romans qui seront publiés par la suite.

La prose est soignée, stylée, imagée, le vocabulaire est plutôt recherché et le récit est déjà imprégné de cet ‘esprit Saramagien’, cher aux admirateurs de l’auteur.

Parfois un peu alourdi par quelques intellectualismes qui rendent certains passages relativement opaques, tandis qu’ailleurs, bien fournis en considérations sur la peinture, certains chapitres peuvent déconcerter le lecteur novice en ce domaine, ce roman plaira sans doute plus particulièrement aux lecteurs intéressés par diverses questions inhérentes au thème de l’art et les amateurs d’exercices de style devraient également y trouver leur compte. Atypique dans la forme et le genre, c’est une habile mise en bouche qui annonce fort bien la richesse de l’œuvre à venir.

 

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Small Memories-A Memoir1

Originalement publié sous le titre ‘As Pequenias Memórias’ (Portugal, 2006)

Traduit du portugais vers l’anglais par Margaret Jull Costa (2009)

Houghton Mifflin Harcourt (2011)

Ayant lu il y a quelques années de cela deux romans de José Saramago2 qui tous deux m’ont laissée avec une impression suffisamment positive pour que l’intention d’y revenir ait survécu au passage du temps, étant d’autre part curieuse de découvrir comment cet auteur négocierait avec le genre autobiographique, j’ai donc été attirée par ce recueil de mémoires. Du reste, je dois avouer qu’à lui seul, le titre du livre avait de quoi retenir mon attention.

Pourvue d’un ton poétique et de jolies descriptions, l’entrée en matière laisse présager un ouvrage dévoilant quelques pans du passé de l’auteur, souvenirs délicatement tissés par une prose travaillée. Mais au-delà des premières pages, la suite, plutôt morcelée et servie par un phrasé au ton aimable et taillé sur mesure, évoque plutôt la conversation que l’envolée lyrique.

Si au travers de cette prose, que pour ma part j’ai trouvée un tantinet aseptisée, j’ai parfois pu percevoir la candeur du garçon qu’il a été, si parmi les traits d’humour de même qu’une certaine bonhomie j’ai pu déceler de la pudeur, de l’humilité, de la tendresse ou de la timidité, de manière plus générale, à tort ou à raison, j’ai également cru y déceler un certain inconfort ; un peu comme si l’auteur n’étant pas à l’aise, n’arrivait pas à trouver ses marques au sein de ce genre littéraire.  Si tel était le cas, on peut alors se demander ce qui a bien pu motiver la rédaction et la publication d’un tel ouvrage. Mais à cela, seul l’auteur pourrait donner une explication.

Quoi qu’il en soit, constitué de fragments de vie et de souvenirs livrés de manière plutôt éparse, c’est un livre dont la construction s’apparente donc plus à une série de vignettes qu’à un récit en bonne et due forme. Valsant entre enfance et adolescence, puis entre Lisbonne et Azinhaga (où l’auteur est né), les épisodes relatés se situent probablement au cours des deux décennies qui ont suivi la naissance de Saramago (1922), dans un Portugal qui est passé en 1926 d’une monarchie constitutionnelle à un régime autoritaire, tandis que son voisin l’Espagne est en proie (dans la seconde moitié des années 1930) à une guerre civile qui aboutira à un régime dictatorial, circonstances que l’auteur évoque quoique de manière plutôt brève.

Issu d’un milieu modeste, il livre ici une vision des lieux, des personnes, des ambiances et des événements ayant marqué ces années formatrices tels que sa mémoire les aura retracés et reconstruits plus de soixante dix années plus tard. Ainsi, certains chapitres de vie souffrent d’imprécision (un fait que l’auteur reconnaît d’emblée) tandis que d’autres semblent avoir été ‘recomposés’ pour les besoins du livre.

D’un événement à l’autre, les enchaînements sont souvent ténus, parfois forcés et à cet effet, il me semble qu’eurent t’elles été intégrées au corps du texte, les photographies présentées à la fin du livre auraient non seulement pu palier à cette faiblesse en jouant un rôle unificateur, mais au surplus celles-ci auraient bénéficié d’une signification plus tangible aux yeux du lecteur.

Enfin, à l’exception de quelques mentions à cet effet ainsi que de l’impression générale que l’on pourrait tirer de ces souvenirs, loin de dévoiler les bases ou les éléments fondateurs de l’œuvre de ce grand écrivain, ce livre constitue bel et bien un portrait, un portrait partiel et morcelé de l’époque et du cadre dans lesquels le garçon que fut l’auteur a évolué. C’est finement tissé certes, mais l’ensemble manque de substance, voire de cette touche créative que l’on s’attend de retrouver chez cet auteur.

 

Notes

1.Titre français: Menus souvenirs.

2.‘Tous les noms ‘ et ‘L’aveuglement’.

 

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