José Saramago – 2

Figurant parmi mes auteurs préférés et parmi ceux dont je prévois lire un grand nombre d’ouvrages, les œuvres de José Saramago apparaîtront en ces pages, au fur à mesure de mes recensions, classés dans un ordre s’accordant à leur date de parution initiale.

Cette seconde page dédiée à l’auteur  recense parmi les titres ayant paru au cours des années 1980:  Relevé de terre, Histoire du siège de LisbonneLe Dieu manchot.

 

Relevé de terre

Titre original : Levantado do Chão, (Lisbonne 1980)

Traduit du portugais vers le français par Geneviève Leibrich

Seuil 2012.

Publié quelques six années après que le Portugal ait mis fin au long règne d’un régime autoritaire, dédié à deux figures ayant marqué le mouvement ouvrier1, Relevé de terre rend hommage à ceux et celles qui ont vécu, souffert, puis lutté contre des conditions de travail et de vie misérables.

Roman historique et roman du terroir tout à la fois, roman engagé et imprégné d’un esprit pro-prolétaire gauchisant, il adopte sans concession le point de vue des gagne-petit et s’inscrit d’emblée dans la lignée d’œuvres d’auteurs tels qu’Emile Zola ou John Steinbeck.

Après une mise en perspective historique, prenant ainsi racine au sein d’un processus évolutif, le récit s’attarde puis s’installe éventuellement en milieu agricole, dans la région centre du Portugal (Alentejo) et traverse avec plus de précision les années 1920-1975.

Entre le début du XXe siècle et  la révolution des œillets, trois générations de la famille Mau-Tempo se succèdent de père en fils et filles. Analphabètes et pauvres, soumis au régime imposé par une poignée d’exploitants terriens qui bien souvent bénéficient de la complicité avouée de l’armée et de celle inavouée de l’église, peu à peu, ces hommes et ces femmes apprennent à se ‘soulever’ face à ceux qui tirent les ficelles économiques et politiques de leur pays.

Sous la commande d’un narrateur omniscient qui n’hésite d’ailleurs pas à nous confier ses réflexions, le point de vue adopté pour la narration se place à une certaine distance des personnages, nous offrant ainsi une perspective étendue de l’histoire racontée. Si cette approche nous permet d’observer avec plus de recul et d’ainsi mieux prendre la mesure de la progression des situations décrites, en revanche cela affaiblit le sentiment de proximité ou d’identification du lecteur avec l’un ou l’autre des personnages.

En outre, passant d’une génération à l’autre et survolant l’existence des uns et des autres, cette vue d’ensemble, laisse moins de place pour le développement d’une quelconque intrigue si bien que celle-ci demeure tout au long du récit relativement peu soutenue.

Fort heureusement, la narration ainsi que la prose, toutes deux impeccables, compensent en quelque sorte pour cette quasi absence d’intrigue en exerçant un effet d’entraînement. En effet, pourvues d’une sorte de rythme interne (en raison de leur sonorité et/ou de leur longueur), les phrases développent une telle cadence qu’à la lecture, on se sent pratiquement porté par un mouvement. Cela a du reste évoqué chez moi l’idée d’un chant, d’une ode que l’auteur aurait composée en hommage à ces hommes et ces femmes qui se sont battus pour… un monde plus juste.

On ne peut rester insensible au sort parfois tragique que connaissent ces personnages, mais en raison de la perspective adoptée une certaine distance émotionnelle persiste au long de la lecture, ce qui, au risque de voir l’intérêt du lecteur s’effriter, met d’autant plus en relief la réalité des événements décrits. Si l’on ajoute à cela la qualité de la prose et de la narration, la passion avec laquelle l’auteur s’est visiblement investi à ce projet, l’affection qui transpire tout au long du récit, l’on comprend que si le récit ne fonctionne pas parfaitement en tant que roman, il constitue néanmoins un magnifique hommage.

 

1.Germano Vidigal et José Adelino dos Santos

 

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Le Dieu manchot

Titre original: Memorial do Convento (Lisbonne, 1982)

Traduit du portugais vers le français par Geneviève Leibrich

Albin Michel, 1987

S’inspirant d’un chapitre de l’histoire portugaise le quatrième roman écrit par José Saramago dont le titre original se traduirait par ‘Chronique du monastère’, vise entre autres choses, à démontrer que l’histoire c’est aussi de la fiction.

On est au début du XVIIIe siècle, tandis que le Portugal entre dans une période de paix, le tribunal de l’inquisition lui, tient le peuple bien en laisse. A vingt-deux ans, marié depuis quelques années, le roi dom João V rêve d’une descendance que la reine tarde à lui donner. Quand, par l’intermédiaire de l’évêque inquisiteur, un moine Franciscain déclare : ‘si votre Majesté promettait de faire élever un couvent dans le village de Mafra, Dieu vous accorderait une descendance’, impressionné, après s’être assuré de la fiabilité du moine, le roi rétorque ‘Je promets […] de faire bâtir un couvent franciscain dans le village de Mafra si, dans un délai d’un an à partir de ce jour, la reine me donne un fils’. Dom Joao tiendra sa promesse. Commencé en 1717, ce qui devait être un modeste couvent devant abriter quelques dizaines de moines, devint, grâce à l’esprit des grandeurs du roi combiné aux profits que rapporte l’exploitation des richesses dans les colonies portugaises, un palais s’étendant sur 40000m2 dont la construction employa une partie de la population et mit 13 ans avant d’être complété.

A la même époque, Balthasar1 soldat revenu de la guerre d’Espagne avec une main en moins, fait la connaissance de Blimunda1, une jeune femme dotée de pouvoirs surnaturels et dont il tombe amoureux au premier regard, ainsi que celle du Père Bartolomeu1, brillant esprit venu du Brésil. Les deux hommes et la jeune femme si lient d’une amitié inébranlable. Lorsque le Père Bartolomeu conçoit et entreprend en secret de construire une passarole, engin grâce auquel l’homme pourra un jour voler, c’est auprès de Balthasar et de Blimunda qu’il trouvera le compagnonnage nécessaire à la réalisation de son projet.

Le récit suit donc en alternance l’évolution de ces deux projets auxquels les existences de Balthasar et  Blimunda seront liées. Ce faisant, il explore entre autres thèmes celui de la religion, du pouvoir et de l’exploitation des classes laborieuses.

Histoire d’amitié, histoire d’amour, véritable condensé du génie et des faiblesses humaines, richement documenté, le roman fourmille d’énumérations, de descriptions et d’observations portant sur les objets, les mœurs, les usages, les mentalités, etc.,  de cette époque. Teintée pour l’occasion d’antiques couleurs, évoquant tantôt avec une aisance non dénuée d’ironie les conforts et les conformismes de la noblesse pour ensuite dépeindre les misères et les accommodements dont le petit peuple doit se contenter, la plume de l’auteur, tant par le style qu’elle adopte que par le contenu du roman, nous plonge avec délice dans ce Portugal du XVIIIe siècle.

Pourvu d’une trame fictive qui ne sert sommes toutes qu’à teinter l’ensemble, le roman reste très attaché à réalité historique, si bien qu’à quelques éléments près, le récit se présente ni plus ni moins que comme une réécriture interprétative de l’histoire, une réécriture où la sécheresse du verbe et l’autorité du ton que l’on rencontre habituellement dans un manuel d’histoire sont ici remplacés par le charme occasionnellement réflexif ou humoristique d’une narration habilement servie par une plume stylisée.

Admirablement réalisé, les amateurs d’histoire et d’architecture devraient y trouver leur bonheur tandis que les lecteurs en quête d’un roman historique ou d’une fiction en bonne et due forme, risquent de rester sur leur faim.

 

1.Personnages inspirés par: Bartolomeu Lourenço de Gusmão (1685-1724), inventeur portugais né au Brésil, ainsi qu’hypothétiquement par Miguel de Castro Lara et Maria Coutinho, un couple que fréquentait Bartolomeu Lourenço.

 

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Histoire du siège de Lisbonne

Titre original : História do Cerco de Lisboa, (Lisbonne 1989)

Traduit du portugais vers le français par Geneviève Liebrich

Seuil, 1992

Attirée vers ce livre en raison de ce qu’annonce le résumé, mais ne connaissant ni l’histoire du Portugal ni celle de ce siège (l’un des trois sièges qu’ait connu la ville de Lisbonne) dont il est question, c’est avec une légère appréhension que j’ai abordé ce roman. Ne simplifiant en rien la chose, la lecture du premier chapitre où, dans ce style qui lui est particulier, l’auteur reproduit une conversation entre deux personnages dont bien entendu nous ne savons encore rien à ce stade, m’a donné pas mal de fil à retordre. J’ai été près d’abandonner mais en fait, une fois ce premier jalon dépassé, j’ai pu enchaîner la suite, qui du reste m’a paru moins exigeante que je ne l’aurais anticipé.

En raison de mon ignorance (la lecture d’un article sur le sujet ne faisant pas de moi une spécialiste), sans doute qu’il y a des allusions dont j’ai raté le sens. Au surplus, n’étant jamais allée à Lisbonne sans doute qu’il y a des passages décrivant la ville dont je n’ai pas pu apprécier l’envergure. Mais finalement, dans l’ensemble ce roman m’a semblé non seulement plus accessible qu’il n’y paraît, mais au demeurant, il fait partie à mon avis des petites pépites dont recèle l’œuvre de José Saramago.

En effet, pour peu que l’on ait lu l’un ou l’autre des romans publiés avant celui-ci, on constate ici qu’avec à son actif un peu moins d’une quinzaine d’années entièrement dédiées à l’écriture, c’est dans un style affirmé de même qu’au gré d’une plume affichant de plus en plus d’assurance que José Saramago aura composé ce septième roman.

Ainsi, même si au moment où il l’écrit puis le publie, la qualité de son œuvre n’a pas encore été ouvertement reconnue, on sent poindre, derrière les mots, les phrases et le travail de conception, une aisance et une maîtrise remarquables.

‘Histoire du siège de Lisbonne’ raconte comment, sur un coup de tête, un geste subversif qui provoquera une suite d’événements, un correcteur d’épreuves à l’emploi d’une maison d’édition va, par le biais de ce chapitre de l’histoire du Portugal, se glisser dans la peau, voire se transformer en écrivain.

A l’instar d’autres personnages chez cet auteur, Raimundo Silva est un homme ordinaire, sans attribut particulier, un inconnu dans la foule comme il en existe des millions, qui mène une existence réglée, routinière et plutôt monotone. A l’aube de la cinquantaine, qu’il défie l’ordre, qu’il ose créer le désordre et en assumer les conséquences sort bien sûr de l’ordinaire, mais une fois franchie cette étape que l’on peut qualifier de libératoire, une fois qu’il a en quelque sorte trahi l’image d’homme que jusqu’ici, il affichait à la face du monde, Raimundo se découvre lui-même, s’ouvre à lui-même et assume enfin celui qu’il est vraiment.

C’est donc, d’abord, une histoire de réalisation et d’expression de soi que raconte ce roman, tandis qu’à un second plan, l’objet donnant lieu à cette transformation, à savoir l’histoire du siège de Lisbonne, devient prétexte pour l’auteur ainsi que pour l’écrivain en herbe, à une exploration du thème de l’histoire de même qu’à un questionnement sur la façon dont on peut voir la réalité et la manière dont on veut bien la consigner puis la raconter.

Entre ces deux plans, entre ces deux niveaux du récit, José Saramago navigue avec aisance, exhibant une grande familiarité avec ces eaux-là.  Maître de son art, maniant les mots et les idées avec une admirable dextérité, il nous sert un récit vif, inventif, drôle, intelligent, le tout enluminé par une prose qu’on ne peut qu’admirer.

Hormis une conclusion quelque peu précipitée, c’est un roman d’une qualité remarquable que nous livre José Saramago, un ouvrage qui, mutilé par la présence de nombreuses erreurs typographiques, aurait mérité un peu plus d’attention de la part de l’éditeur.

 

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