Juan Rulfo

 

Pedro Páramo

Traduit de l’espagnol vers le français par Roger Lescot

Gallimard (1959/1979)

Né au Mexique en 1917, devenu orphelin dans des circonstances tragiques, Juan Rulfo commence à écrire dans les années 1930. Il exerce divers métiers, fonde un magazine littéraire et après avoir publié un recueil de nouvelles et complété deux romans, il abandonne l’écriture à la fin des années 1950 pour se tourner vers d’autres activités dont le cinéma (en tant que scénariste) et la photographie.

Publié en 1955, à l’issue de près de dix ans de travail et de gestation, Pedro Páramo passe quasiment inaperçu au moment de sa sortie et doit attendre quelques années avant d’être apprécié par un nombre croissant de lecteurs. Aujourd’hui considéré comme l’une des œuvres maîtresses de la littérature mondiale, ce court roman, traduit en plusieurs langues, a également fait l’objet d’études ainsi que de plusieurs adaptations cinématographiques.

Bizarre, complexe, déconcertant, c’est un roman qui ne se laisse pas facilement aborder.

L’intrigue est pourtant simple: suite à une promesse faite à sa mère alors que celle-ci se meurt, hanté par des voix et des visions qui l’incitent à tenir parole, Juan Preciado se rend à Comala1, la petite ville où il est né, pour y retrouver Pedro Páramo, son père qu’il n’a pas connu.

Mais si dès l’abord, cette aventure nous est contée de manière usuelle par le principal protagoniste, les choses n’en resteront pas là et dès le moment où, du haut d’une colline il découvre la ville, nichée au creux d’une vallée et brûlant sous le soleil d’août, puis dès qu’il constate l’état d’abandon dans lequel se trouve la terre où il est né, notre narrateur semble également entrer dans un autre monde. Parcourant les rues de Comala, Juan découvre un lieu où voix et sons semblent s’allier au silence, à la chaleur suffocante et aux ombres qui viennent subrepticement troubler l’immobilité régnant sur les lieux.  Dans une atmosphère où la réalité n’est plus tout à fait ce qu’on a l’habitude d’en concevoir, de plus en plus perturbé, notre narrateur voit son discours interrompu par d’autres personnages qui, se réclamant du droit de parole, prennent place au sein du récit.

Eventuellement, trois principaux fils narratifs s’installent, parmi lesquels les commentaires de divers personnages viennent se glisser. Entre morts et vivants, passé et présent, cette polyphonie s’inscrit dans un tel tohu-bohu que l’on ne sait plus très bien à quel point de vue s’attacher ni sur quelle trame temporelle s’aligner.

Déconcertée, je dois reconnaître qu’après avoir lu le premier tiers du roman, hésitant à poursuivre la lecture d’un récit dans lequel je n’arrivais pas à entrer, je me suis pourtant ravisée, reprenant depuis le début, tentant cette fois d’identifier quelques repères auxquels me raccrocher.

Présenté sous la forme de paragraphes non titrés, le roman se compose donc de fragments de récits qui s’enchaînent, souvent sans aucune transition, dans une sorte de désordre ordonné.

Bien que l’ambiance soit régulièrement évoquée, le récit comporte peu de descriptions; seules quelques références permettent de situer l’époque et plus vaguement le contexte; déstructurée, la trame temporelle semble vouloir effacer ou confondre toute logique; puis outre leur nom, voire quelques qualificatifs, les personnages sont tous peu définis.

En clair, le roman est dominé par les voix qui le composent.

Chaque locuteur adoptant une perspective qui lui est propre, dévoile par bribes son morceau d’histoire, tandis que l’ensemble formant une sorte de concert, reflète en quelque sorte l’expérience vécue par Juan Preciado au moment où il découvre Comala.

Confondue plus d’une fois ça n’est qu’après avoir refermé le livre, qu’étalées dans ma mémoire, les pièces du récit se sont remises en place, laissant peu à peu apparaître une image, un portrait morcelé à travers lequel se dessine la vie et l’histoire d’une petite ville de province du Mexique au début du XXe siècle. Petite ville typique sur laquelle le Pedro Páramo du titre exercera une emprise que l’on imagine caractéristique.

Toutefois, cette figure dominante, ce symbole d’une puissance hégémonique que rien ne semble pouvoir arrêter (pas même la révolution), en dépit de tous les défauts qu’on lui découvre, ne s’en révèle pas moins un homme faillible; à l’égale de ses pairs, Pedro Páramo sera condamné à mourir sans que son rêve ou ce qui constitue le moteur de sa vie n’ait pu être réalisé.

Sombre destin s’il en est.

Alors qu’il met à jour les faiblesses d’un système où fleurissent les abus menant à l’asservissement économique de toute une population, qu’à cela ne tienne car tel que le démontre le roman, aucun salut n’est possible si ce n’est aux mains de ce spectre de la mort qui hante inexorablement le récit.

Pessimiste… ou peut-être bien lucide.

Quoi qu’il en soit, plus qu’une simple représentation, Juan Rulfo signe ici un portrait de société tracé et découpé avec une formidable dextérité.

 

1.Municipalité ayant acquis le statut de ville en 1857. Située dans l’état de Colima sur la côte ouest du Mexique, elle compte aujourd’hui un peu plus de 20000 habitants.

 

 

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