Lygia Fagundes Telles

Les pensionnaires

Titre original : As Meninas (1973)

Traduit du portugais vers le français par Maryvonne Lapouge-Pettorelli

Stock (2005)

Poursuivant ma découverte de l’œuvre de celle que l’on surnomme ‘la grande dame de littérature brésilienne’, après deux recueils de nouvelles j’ai choisi ce roman dit ‘éponyme’, le troisième que l’auteure ait publié. C’est un roman qui aborde le thème du passage à l’âge adulte, un thème ici exploré dans sa version féminine ainsi que dans le contexte brésilien des années 1970.

Ayant pour cadre le pensionnat Notre-Dame-de-Fátima, un foyer catholique pour jeunes filles situé à São Paulo, il raconte l’histoire de trois jeunes femmes dont les destins vont momentanément se croiser, alors qu’elles habitent dans ce pensionnat, pour ensuite se séparer de nouveau et poursuivre leurs routes respectives.

Lorena, étudiante en droit, fille d’une famille d’ancien propriétaires fonciers, nourrit un amour impossible et partage son temps entre rêveries, littérature, musique et conversations entre copines; Lião, étudiante en science sociales, fille d’un nazi repenti et d’une bahianaise, engagée et militante, toujours à court de temps et d’argent, désespère de revoir Miguel, son militant d’amoureux qui croupit en prison; Ana, étudiante en psychologie, admirée pour sa grande beauté, se bat avec des démons intérieurs qu’elle tente de fuir par tous les moyens possibles. Diamétralement différentes à bien des égards tout en ayant en commun d’être en train d’aborder un tournant de leur existence, ces trois jeunes femmes vont se rapprocher et se lier d’une improbable amitié.

Naviguant entre un passé qui les suit de près, un contexte sociopolitique difficile, l’emprise d’une religion qui reste omniprésente, un climat de revendications libertaires tel qu’il prévalait dans les années 1970 ainsi que leurs obsessions et leurs passions respectives, ces trois jeunes femmes tentent donc de se définir, de se frayer un chemin, de se fabriquer une existence et un avenir qui leur ressemble.

On retrouve donc ici quelques thèmes chers à l’auteur : la psychologie, l’identité et la sexualité féminine, la religion, les disparités sociales, etc.

Bien que le récit se déroule et ait été rédigé à une époque où le Brésil vit sous une dictature militaire (1964-1985), s’ils sont évoqués, les éléments propres à ce contexte, tels qu’exils forcés, arrestations et emprisonnements arbitraires, torture et disparitions, n’occupent cependant pas une place prépondérante dans le récit. Cela n’a rien de particulièrement étonnant en soi, mais même si l’on serait tenté de conclure à de l’autocensure (d’autant plus que l’auteure est avocate de formation et exerçait alors cette profession au sein d’une agence gouvernementale), le peu d’attention donné à la mise en contexte générale (je pense ici en particulier à la vie du pensionnat ou à celle de l’université) laisse plutôt voir que son intention en écrivant ce roman ait été orientée vers une exploration de la psychologie et de la vie intérieure des personnages.

Hypothèse que confirme l’essentiel du propos car dès l’abord, Lygia Fagundes Telles nous fait entrer dans l’intimité des personnages, nous dévoilant les pensées de l’une et l’autre des jeunes femmes, traçant ainsi depuis leur vie intérieure jusqu’à l’impression qu’elles projettent sur autrui, leurs profils psychologiques respectifs.

Bien qu’il n’y ait rien de particulièrement novateur dans ce contenu, c’est, à mon avis, sur le plan de la forme narrative que cet ouvrage se démarque.

En effet, menée suivant une alternance de voix, allant de l’une à l’autre des protagonistes, la narration passe également d’un discours en flux de conscience à un fil narratif mené à la troisième personne par un narrateur omniscient. Ainsi, passant sans transition d’une voix à l’autre, puis d’un point de vue à un autre, c’est donc un roman qui non seulement nous plonge dans la pensée de Lorena, Lião ou Ana, mais il dresse également un portrait à multiples facettes de chacun des personnages qu’il nous est ici proposé de découvrir.

En dépit de quelques écarts plus ou moins crédibles entre la personnalité et le comportement des personnages et bien que l’ensemble exhibe les ‘faiblesses’ d’un roman dépourvu d’intrigue (en témoigne l’étonnant caractère rocambolesque de la conclusion), la justesse du regard posé sur cette génération de jeunes femmes ainsi que la dextérité avec laquelle Lygia Fagundes Telles manie la forme narrative employée, résultent en un portrait dégageant un parfum d’authentique et un roman d’une remarquable qualité.

 

N.B. Sous la direction d’Emiliano Ribeiro, ‘As meninas’ a fait l’objet d’une adaptation cinématographique, le film est sorti en 1995.

 

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Un thé bien fort et trois tasses

Première publication 1970

Traduit du portugais (Antes do Baile Verde) vers le français par Maryvonne Lapouge-Pettorelli

Le Serpent à Plumes, 1995.

Enthousiasmée par ‘La structure de la bulle de savon’ (voir mon compte-rendu ci-après), j’ai souhaité poursuivre dans la même veine ma découverte de l’œuvre de Lygia Fagundes Telles et c’est pourquoi j’ai choisis cet autre recueil de nouvelles, généralement plus connu que le précédent et dont la publication consacra son auteur en tant que femme de lettres.

‘Un thé bien fort et trois tasses’ réunit dix-sept nouvelles. Conçues pour la plupart entre 1958 et 1969 elles s’inscrivent dans le courant moderniste de l’après-guerre. Partant de situations courantes et souvent anodines, -histoires de couples, d’adultère, de rapports antagonistes entre divers personnages, de relations ou de parcours de vie parvenus à un point tournant, histoires de famille et de souvenirs enfouis dans un passé soudainement resurgi, etc.-, un peu comme l’araignée tisse sa toile, ces récits dessinent par petits traits le portrait d’existences arrivées à point précis de leur trajectoire. Examinant les relations humaines, c’est grâce notamment à une approche introspective et à travers des personnages dont la perspective et la psychologie sont habilement tracés qu’ils mettent en relief une variété de sentiments tels que la haine, la passion, la trahison, la déception, la tromperie, la jalousie, la cupidité, le chagrin, l’angoisse, la cruauté, etc., la plupart aisément observables, reconnaissables au sein de nos propres relations.

Tandis que les aspects culturels et temporels passent au second plan, l’intrigue s’installant dans le cadre plus intime du vécu, lieu où sur un plan ou l’autre la plupart des expériences humaines finissent par se croiser, ces nouvelles nous entraînent donc en terrain familier et nous rejoignent quelque part dans notre propre réalité.

Peu complexes mais bien conçus, c’est dans le dit et le pensé, le connu et l’inconnu, le dissimulé et le divulgué, le factuel et l’imaginé, les déplacements de perspective ou les effets d’ambiance voire les débordements à teneur surréaliste, qu’ils adoptent une nuance particulière.

Dénuée d’artifices, la prose s’accorde avec le caractère des personnages ainsi qu’avec la finesse avec laquelle l’auteur nous révèle ces petites et grandes vérités de la psychologie, des relations et des expériences humaines.

Adoptant avec une belle agilité les points de vues des divers personnages, si le point de vue féminin est assez solidement représenté, on reste dans la plupart des cas, sur une approche plus globale, non exclusive, de l’expérience humaine, chose qui par les temps qui courent, me paraît constituer un atout appréciable.

A déguster lentement, histoire de bien apprécier la sève que l’on pourra extraire de ces petites perles sans prétention.

 

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La structure de la bulle de savon

Première publication 1978

Traduit du portugais vers le français par Inès Oseki-Dépré

Le Serpent à Plumes, 2000 (Alinéa, 1986)

J’ai hésité un peu avant d’aborder cette auteur car d’une part je n’en avais jamais entendu parler et je dois avouer d’autre part que son parcours très classique éveillait quelques doutes en moi. En contrepartie, étant parcimonieusement traduits, les écrits de cette grande dame des lettres brésiliennes étant peu évoqués parmi les cercles de lecteurs francophones ou anglophones, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre mais la curiosité l’emporta.

Puis, le hasard faisant parfois bien les choses, attirée par le titre un peu étrange de ce recueil, ce livre s’est avéré être pour moi l’un de ceux qui vous tombent entre les mains au moment où vous êtes le mieux à même de les apprécier.

Originalement publié en 1978, ‘La Structure de la bulle de savon’ est composé de neuf nouvelles, neuf histoires qui ont un tel caractère d’authenticité que je ne serais pas étonnée d’apprendre que certains éléments y participant ont sans doute été inspirés par les expériences personnelles et/ou professionnelles de l’auteur.

Ouvrant une fenêtre sur la culture et la société brésilienne tels que madame Fagundes Telles les aura elle-même connues et perçues, on découvre à travers ces récits divers personnages au moment où ils font face à une situation mettant à l’épreuve leurs convictions, leurs sentiments, leurs certitudes, etc.  Ce sont donc des portraits à travers lesquels l’auteur met en relief, et bien souvent dénonce, certains traits de société, d’époque, de caractère ou de famille.

Teintés d’ironie, de surréalisme, d’humour pince sans rire, d’érotisme, de suspense ou de mystère, ces récits nous plongent dans une variété de situations et d’ambiances, et explorent des thèmes tels que le racisme, les inégalités sociales, la religion, la condition féminine, etc.

Citons par exemple:

‘Le médaillon’ où un schéma social et familial se dessine en filigrane de l’histoire d’Adriana, une jeune femme qui à la veille de se marier donne enfin la réplique à une mère particulièrement acariâtre.

‘Le témoin’ montre sous un jour inattendu comment l’amitié que partagent deux hommes depuis plusieurs années est mise à l’épreuve lorsque l’un d’eux commence à exhiber des signes d’instabilité mentale.

‘La messe de minuit’ , nous introduit dans un milieu feutré où délaissée par son mari, une femme tente de chercher réconfort auprès d’un jeune homme séjournant dans la famille.

‘Gaby’ illustre par petites touches l’influence qu’a eu le contexte familial dans lequel il a grandi sur la personnalité et la vie d’un peintre.

Plutôt bien conçues, assises sur un échafaudage généralement simple, si elles se laissent approcher sans difficulté, c’est au gré d’une lecture ponctuée de pauses que j’ai apprécié et pu mieux m’imprégner de ces histoires.

Tantôt narrateurs, tantôt acteurs, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes, riches, pauvres, les personnages sont variés. Leurs expériences faisant l’objet d’une attention particulière, leur personnalité est par conséquent soigneusement tracée.

Passant avec aisance d’un point de vue masculin à un point de vue féminin, Lygia Fagundes Telles est de ces auteurs qui semblent s’intéresser avant tout à la condition et à l’expérience humaine tel qu’elle s’exprime dans un contexte donné. Ainsi, lorsqu’elle aborde la dimension/condition féminine à travers l’un ou l’autre des personnages, c’est sans pathos et avec une finesse et une justesse que l’on ne rencontre pas souvent.

En phase avec la voix narrative, tantôt simple tantôt plus sophistiquée, rehaussée d’images et de formules soigneusement conçues, la qualité et le style de la prose exhibant par ailleurs une grande disparité d’un texte à l’autre, chose qui m’a laissée perplexe, sont difficiles à appréhender.

L’ensemble dévoilant une belle personnalité littéraire, ces nouvelles ont su bien capter mon attention. Puis, touchée d’une manière aussi singulière qu’inattendue par chacune d’entre elles, il va sans dire que mon appréciation n’en fut que meilleure.

 

 

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