Mahmoud Dowlatabadi

 

The Colonel1

Publié pour la première fois (en langue allemande) en 2009

Traduit du persan vers l’anglais par Tom Patterdale

Haus Publishing (2011)

Depuis quelques années j’ai pris l’habitude, lorsque j’aborde la littérature d’un pays dont je n’ai encore rien lu, de commencer par des romans se déroulant dans un contexte qui aurait particulièrement marqué l’histoire ou la culture du pays en question. Bien que je ne sois pas passionnée d’histoire, en règle générale cette approche constitue pour moi une bonne manière de m’introduire au pays, de même qu’elle me permet de contourner l’espèce de timidité que j’éprouve parfois à la perspective de partir à la rencontre d’un grand inconnu. C’est donc dans cette optique que j’ai choisi d’aborder la littérature iranienne avec “The Colonel”, un roman se déroulant dans les alentours de la révolution iranienne, soit vers la fin des années 1970 et le début des années 1980.

L’histoire commence au milieu de la nuit, dans une petite ville de province et dans une atmosphère lourde et chargée d’incertitudes.

I’d better put my cigarette out first…

This was perhaps the twentieth butt that he had stubbed out since nightfall. He was feeling suffocated and he had smoked so much that he had lost all sense of taste. The cracked pane in front of him had steamed up. It was unusually quiet […] There was nothing but the sound of the unremitting rain drumming on the rusty tin roof, so unceasing that it amounted to silence.” (p.1)

Je ferais mieux d’éteindre ma cigarette en premier

C’était peut-être le vingtième mégot qu’il écrasait depuis la tombée de la nuit. Il avait tellement fumé qu’il se sentait suffoqué et avait perdu tout sens du goût. Devant lui, le panneau fêlé de la vitre s’était recouvert de buée. La nuit était exceptionnellement calme […] Seul le bruit ininterrompu de la pluie tambourinant sur le toit de tôle rouillée se faisait entendre. Un bruit si uniforme qu’il finissait par s’apparenter au silence. ” (Traduit de l’anglais par moi)

Puis le récit enchaîne avec l’arrivée de deux policiers qui, après s’être introduit chez le colonel, l’enjoignent de les accompagner pour une courte visite au bureau du procureur. Au fil des heures qui suivent nous découvrons en cet ancien militaire, un homme qui tente de nouer les derniers fils de son existence.  Après avoir vécu la plus grande partie de sa vie sous l’ancien régime impérial, c’est à travers les divers destins de ses enfants qu’il prend la mesure des répercussions qu’a eu la révolution de 1979 sur son pays. Déstabilisé, questionnant au passage le rôle qu’ont pu jouer diverses personnalités dans l’évolution de la situation politique du pays, interrogeant également sa responsabilité d’homme et de père, il tente de trouver un sens à la confusion et au désarroi régnant autour de lui.

Conçu dans la désillusion des lendemains de la révolution, c’est un roman pessimiste dont l’atmosphère sombre, marquée par la violence et la répression, reflète sans doute assez fidèlement le contexte de l’époque.

Tandis que l’intrigue ou fil principal, évolue de façon linéaire et sur une durée d’environ vingt-quatre heures, c’est par le biais d’une narration brillamment menée que le récit emprunte les diverses avenues secondaires au long desquelles il prend forme et substance. Oscillant entre le ‘je’ et le ‘il’, glissant subrepticement d’une perspective à une autre, de même que valsant entre présent et passé, puis entre songe et réalité, le récit explore ainsi les divers moments ayant marqué l’existence du colonel et de ses proches.

Remarquablement maîtrisé, ce procédé narratif met en relief la qualité de l’écriture tout en donnant lieu à une construction relativement complexe sur laquelle le récit déploie naturellement une belle amplitude. Au surplus, il permet au lecteur d’expérimenter, du moins de manière intuitive, le sentiment de désarroi ainsi que la perte de repères vécus par les protagonistes et par extension par ceux qui ont assisté à ces événements.

Homme de théâtre doublé d’un écrivain, Mahmoud Dowlatabadi exhibe ici un sens aigu des ambiances, du ressenti et de l’intériorité. Malgré une biographie quelque peu déficiente, ses personnages sont tracés dans l’immédiateté avec une précision et un réalisme exceptionnels. Patiemment taillée depuis l’enfance, sa prose, faite de mots choisis et de phrases soigneusement élaborées, donne lieu à un texte d’une puissance et d’une profondeur remarquables.

En dépit d’une certaine complexité narrative ou des diverses références historiques et culturelles2 qui ont parfois ralenti ma lecture, j’ai été happée par ce roman dont l’intensité dramatique n’a d’égale que son pouvoir évocateur.

Exigeant une lecture attentive, cette œuvre fait honneur à la réputation d’un auteur qui, adulé dans son pays3, reste encore peu traduit et trop peu connu des lecteurs occidentaux.

 

Notes:

1.Titre français: Le colonel

2.A cet effet, saluons l’excellence de la présentation ainsi que le soin apporté aux notes proposées par Tom Patterdale.

3.Soulignons cependant qu’à ce jour, la publication de ‘The Colonel’ en version originale n’a pas encore été autorisée en Iran.

 

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