Mario Benedetti

 

La tregua1

Publication originale 1960

Penguin Random House, 2015

Lu en version numérisée

Considéré comme l’un des plus grands écrivains latino-américains du XXe siècle, entre ses engagements politiques, l’exil et moult activités littéraires, Mario Benedetti écrivit une appréciable quantité de romans, de recueils de nouvelles, d’essais, et de poésies, dont certaines ont été mises en musique tandis d’autres, lues par l’auteur ou en duo avec Daniel Viglietti 2 ,on été gravées sur disque. Parmi le palmarès de ses réalisations, “La tregua” est souvent décrite comme étant la plus unanimement appréciée de ses créations. Adapté pour le cinéma en 1974, le film tourné en Argentine et réalisé par Sergio Renan fut nominé pour l’Oscar (E-U) du meilleur film de langue étrangère. Moins fidèle au scénario original, une autre version cinématographique fut réalisée par le Mexicain Alfonso Rosas Priego en 2003.

Epousant la forme d’un journal intime, le récit nous plonge dans le quotidien de Martín Santomé. A la tête d’une petite équipe à l’emploi d’une administration publique et sur le point de compléter les vingt-cinq années de service lui accordant le droit à une pension, Martín s’apprête donc à partir à la retraite. Agé de 49 ans au moment où s’ouvre le récit, veuf depuis plus de vingt ans, Martín partage le logement avec ses enfants, Esteban, Jaime et Blanca, trois adultes dans la vingtaine qui, engagés dans leur propre parcours de vie, sont à la veille de déserter le nid.  Entre la solitude, l’angoisse du vide et la perspective d’être enfin libre de faire ce que bon lui semble de son temps, c’est avec un enthousiasme mitigé que Martín envisage les années à venir. Mais l’arrivée dans son service de la jeune Laura Avellaneda viendra, telle une éclaircie dans un ciel perpétuellement gris, bouleverser sa vie.

Composée alors que l’auteur approchait la quarantaine et commençait à s’impliquer politiquement, cette histoire, qui aborde le thème du vieillissement et de la solitude, nous plonge également dans le contexte de l’Uruguay à la fin des années ’50 et témoigne donc de l’ambiance prévalant, voire de l’esprit dans lequel Mario Benedetti aura conçu le roman.

Ainsi, si l’on prend en compte que sortant d’une période de prospérité marquée par un solide développement social et économique (le style de vie des protagonistes ne laisse pas de doute à ce sujet) et que cette seconde moitié de la décennie voit l’Uruguay commencer à exhiber les symptômes précurseurs de la crise économique et des turbulences sociales qui marqueront les années à venir, on peut alors mieux comprendre l’origine du sentiment de désillusion que sous-tendent certains des commentaires de Martín. Mais c’est surtout par la voix de Diego, le petit ami de Blanca, que l’inquiétude s’exprime ouvertement.  Ainsi à l’occasion d’un échange3 au cours duquel celui-ci confie ses préoccupations à Martín, la véhémence avec laquelle Diego dénonce l’apathie générale, l’embourgeoisement des gauchistes, le discours trop complaisant des journalistes ou encore l’inconcevable ‘tolérance démocratique’ de la société envers la fraude et la corruption, est sans équivoque.

Egalement révélateur est l’angle par lequel certains sujets sont abordés, ceux-ci mettant en relief les valeurs morales véhiculées par la société nous permettent avec le recul des années, d’apprécier les réalités ayant défini la fin des années ’50. Parmi ces sujets, le rôle parental, la communication, les relations pré-maritales, les relations hors mariage ou hors normes et l’homosexualité sont autant d’exemples par le biais desquels on voit apparaître, à travers le filtre de la narration, les traces d’une pensée traditionnaliste que la vague de libéralisme qui déferlera sur les années ’60, tente déjà de balayer.

Bref, c’est dans ce cadre et cette conjoncture que Martín tient son journal intime, y consignant depuis quelques années déjà, les événements marquant un quotidien généralement incolore, partagé entre le travail, les relations avec les collègues et la hiérarchie, les brefs échanges avec ses enfants, les amis, les interminables weekends, les souvenirs de feu Isabel, les aventures d’un soir et le monde en général. De l’ironie à l’humour, la tendresse, la nostalgie, le doute, l’ennui et le désarroi, le journal de Martín dresse le portrait d’un homme accusant les marques du temps et témoigne d’une vie désespérément monotone que la rencontre inattendue de Laura viendra enfin raviver.

Outre les expressions idiomatiques parsemant le texte, la prose, plutôt simple, est en phase avec la personnalité de Martín, tandis que le ton intimiste correspond à celui que l’on s’attend de retrouver dans un journal intime. En revanche, j’ai parfois perçu un certain décalage entre l’âge réel et le niveau de maturité exhibé par Laura et Martín.

Simple et plutôt bien fait, imprégné de mélancolie et d’une immense tristesse, “La tregua” est un roman facile et agréable à lire. Tout en m’introduisant à la culture uruguayenne, en conjonction avec certaines scènes du film réalisé par S. Renan, il m’a donné envie d’aller siroter un maté tout en réfléchissant à l’importance de vivre au présent.

 

Notes:

1.Titre français: La trêve

2.Daniel Alberto Viglietti Indart (1939-2017), chanteur, compositeur et guitariste parmi les plus importants de sa génération en Uruguay.

3.Cet échange est rapporté par Martín sous sa rubrique datée du 12 septembre.

 

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