Marlon James

A Brief History of Seven Killings1

Riverhead Books (2014)

Au cours des dix années qui ont suivi son accession à l’indépendance (1962), la Jamaïque, administrée par le Jamaican Labour Party (JLP, parti de droite) connaît un essor économique prometteur. Kingston est en expansion et dans la foulée, le fossé des inégalités se creuse peu à peu.  Afin d’améliorer les conditions de vie des plus démunis, l’état procède à la démolition de quelques bidonvilles.  Ceux-ci sont remplacés par des ghettos qui deviennent rapidement le fief de groupes mafieux aux allégeances politiques affichées.  Peu à peu certains secteurs de la capitale jamaïcaine se métamorphosent en véritables territoires de guerre où la violence est parfois si intense que même la police craint de s’y montrer le bout du nez.

En 1972, le JLP cède les commandes du pays au People’s National Party (PNP, parti de gauche), un changement dont les répercussions se font sentir tant au niveau économique, social, que politique. Au demeurant, il n’en faut pas plus pour que les Etats-Unis, en pleine guerre froide, s’en mêlent.  Ainsi, entre les tensions sociales et les manigances politiques, les interventions de la CIA ainsi que la montée en puissance des groupes mafieux vont achever de créer une situation explosive.

C’est dans ce contexte que s’ouvre ‘A Brief History…’, troisième roman publié par Marlon James, écrivain, enseignant né à la Jamaïque (Kingston, 1970) aujourd’hui expatrié aux Etats-Unis, un roman qui fut par ailleurs couronné du Prix Man Booker en 2015.

Monsieur James nous propose ici un roman polyphonique qui, narré en alternance, dévoile de manière quasi stroboscopique, l’un des chapitres les plus violents de l’histoire de son pays d’origine et expose certains éléments parmi les plus troubles de la société jamaïcaine, voire nord américaine.

Privilégiant l’expression et la créativité technique (au détriment de la conception), il est tout à fait remarquable, qu’en l’absence de fil, d’intrigue ou de thème principal, bref, il est étonnant qu’en l’absence d’une structure de base, le procédé employé fonctionne si bien.

De prime abord, la puissance et la personnalisation des voix sont éblouissantes. On se laisse rapidement habiter et transporter par ces voix tandis que les changements de perspective ainsi que les contre-perspectives auxquels cette forme narrative donne lieu, quoique confondants, contribuent à créer un solide sentiment de réalité.  Au surplus, la tension sous-jacente et constamment présente, tient le lecteur en haleine.

La langue, et par conséquent la prose, loin d’être sophistiquée, n’en est pas moins particulièrement stylisée. Les modes d’expressions propres au milieu dépeint ainsi que les accents et autres spécificités linguistiques sont admirablement rendus.

Les descriptions sont plutôt succinctes tandis que de nombreuses références musicales, littéraires et autres, évoquent avec plus ou moins de précision le contexte dans lequel se déroule le récit.

Solidement campés grâce à leurs voix, les principaux personnages m’ont semblé plutôt crédibles. Parmi une ribambelle de malfrats, informateurs, journalistes, etc., soulignons entre autres, le profil habilement circonscrit de deux homosexuels (l’un est bras droit d’un chef de bande, l’autre est tueur à gage) qui ici évoluent, (et essaient tant bien que mal de trouver leur équilibre), dans un milieu machiste et au sein d’une société homophobe.  Mentionnons également la présence d’un seul narrateur féminin, personnage à la personnalité changeante, dont la psychologie vaguement définie et le point de vue un tantinet masculin, m’ont laissé perplexe.

Oscillant quelque part entre le journalisme narratif et le roman noir, à hauteur de six cent quatre vingt huit pages, ‘A Brief History…’ est relativement copieux. Mais, tout aussi foisonnant qu’il puisse être, en dépit de la tension et de la qualité technique, un sentiment de longueur apparaît à partir d’un certain point.

Ainsi si les deux premiers tiers du récit se déroulent principalement à Kingston dans les années 1970-80 et gravitent autour d’un attentat perpétré en 1976 sur la personne du Chanteur (alter ego de Bob Marley), une fois ce chapitre clos, on ne peut échapper à la sensation d’être arrivé à la fin du roman. Cela dit, à partir de ce point, le récit reprend de plus belle et, conséquence et/ou suite logique des événements précédents, adopte une nouvelle direction.  Abandonnant  le contexte ainsi que certains des thèmes explorés jusqu’ici, nous nous transportons alors aux Etats-Unis dans les années 1980-90 où nous retrouvons quelques-uns des personnages précédemment rencontrés, dont le destin, à quelques exceptions près, tourne maintenant autour du trafic de drogues dans le cadre des réseaux opérant (via la Jamaïque) entre la Colombie et les Etats-Unis.

Ce changement de contexte, de propos et de direction, crée une discontinuité dans le récit qui, à mon avis, fait naître un sentiment de longueur; à partir du dernier tiers, on ne sait plus très bien quel est l’objectif ou le sujet du roman et on se demande où cela va mener. En même temps, la puissance ‘vocale’ et la personnalisation des voix narratives faiblissent peu à peu si bien que cette partie du roman semble quelque peu diluée, voire en perte d’énergie.  Enfin, autre conséquence de cette déficience structurelle, l’absence de conclusion.

Mais même si l’on reste avec un sentiment d’inachevé, qu’à cela ne tienne car cela permet d’ouvrir de nouvelles avenues: outre la possibilité d’une suite, les droits du roman ayant été acquis par une grande société de production télévisuelle, on peut estimer que parant aux faiblesses évoquées plus haut, la transposition en série permettra de mieux mettre en avant les qualités de cette œuvre.

 

1.Titre de l’édition française: Brève histoire de sept meurtres.

 

© 2017 – CarnetsLibres