Nathaniel Hawthorne

En dépit d’une production modeste, Nathaniel Hawthorne est généralement considéré comme étant l’une des figures marquantes de la littérature étatsunienne. Né en 1804 en Nouvelle-Angleterre, il a grandit dans un milieu imprégné de convictions morales et religieuses héritées des ancêtres et premiers colons débarqués à Salem et à Boston au XVIIe siècle. Son œuvre, qui se compose de nouvelles, contes et quelques romans, empreinte de morale et de psychologie, le classe d’emblée sous l’école du romantisme noir étatsunien.

Scarlet Letter

 

The Scarlet Letter1

Vintage-Random House (2014)

Incontournable de la littérature étatsunienne, adapté pour le cinéma à plusieurs reprises, étudié, analysé et critiqué depuis plus de 165 ans, on peut difficilement passer à côté de ce roman. En revanche tenter complémenter tout ce qui a déjà été dit à son sujet semble devenu chose impossible. Je me permettrai donc de souligner ici certains des aspects de ce livre qui ont retenu mon attention.

Publié en 1850, alors que son auteur, avec d’une vingtaine d’années d’écriture à son actif, n’est pas encore parvenu à se faire connaître et reconnaître en tant qu’écrivain, ‘The Scarlet Letter’, malgré un modeste accueil (six milles exemplaires vendus dans l’année de sa publication, ce qui est peu pour l’époque), constitue une véritable bénédiction pour N. Hawthorne. Si on ajoute à cela le fait que marié, père de deux enfants, un troisième en route, il vient de perdre son emploi, on peut avancer que ‘The Scarlet Letter’ se soit avéré être l’ultime tentative de l’auteur pour se tailler une place depuis longtemps convoitée.

Mais s’il possède les caractéristiques d’un classique, ce récit, bâtit sur une intrigue qui ne paye ni par son originalité ni par sa vigueur, sans avoir la trempe d’un chef-d’œuvre, signale très certainement un écrivain d’exception.

De prime abord, c’est la prose qui retient l’attention; riche, élégante et imagée, elle présente une forme d’expression atteignant un rare degré de sophistication. Se déployant sur au moins deux niveaux d’anglais littéraires (anglais moderne façon XVIIe siècle et anglo-américain contemporain façon XIXe siècle), cette écriture témoigne d’une maîtrise de la langue et de la plume tout à fait remarquable.

Après une introduction délicieusement satirique (visant clairement à moquer les ‘whig’, (ancêtres des républicains), qui l’ont évincé du poste qu’il occupait à la maison des douanes), fameux portrait de cette maison des douanes où le narrateur découvre son sujet, N.H. s’appuie vraisemblablement sur un matériau de base, en l’occurrence une histoire d’adultère, pour constituer une mise en situation dont il se détourne pour s’intéresser de plus près aux personnages.

Cette approche montre que son intention n’est pas de conter une histoire mais bien, comme on le découvre à la lecture du roman, de revisiter le passé. Et cela, il le fait d’une façon très particulière car faisant fi des faits (rejetant ainsi l’alternative du roman historique) c’est à la pensée qu’il s’attache. Ainsi Hawthorne va-t-il retourner 200 ans en arrière (soit, soulignons-le, une cinquantaine d’années avant le célèbre procès des sorcières de Salem, procès auquel a prit part un de ses ancêtres), et tout en s’appuyant sur cette histoire d’adultère, -crime parmi les plus répréhensibles à cette époque-, il observe et analyse les valeurs, la morale et l’esprit dans lesquels évoluaient les premiers colons, Puritains ayant fui la tyrannie dont ils faisaient l’objet en Angleterre pour venir fonder dans ce nouveau monde une nation à l’image de leurs idéaux.

L’ensemble épouse donc une forme approchant l’étude de mœurs et explore entre autres thèmes ceux de la rigidité morale, de l’exclusion, du bien et du mal et de la conscience morale. Ce faisant, Hawthorne n’étant pas exempt de l’influence religieuse prévalant en son temps, exhibe des convictions affirmées quoique distantes (en raison d’un plus grand libéralisme) de celles animant ses personnages.

Cela dit, le contexte est peu évoqué, les personnages semblent isolés et comme ils affichent une immobilité existentielle étonnante, on trouve peu d’action dans ce récit. En accord avec le projet de l’auteur, celui-ci progresse donc sur la base d’une observation graduelle des personnages et bénéficie d’ailleurs d’une construction parfaitement adaptée à ce type contenu.

Un véritable joyau sur le plan de l’écriture, remarquable pour l’analyse des personnages, ‘The Scarlet Letter’ constitue également un témoignage unique dans l’histoire sociétale de la Nouvelle-Angleterre, trois éléments qui sans doute justifient la valeur du roman.

 

Notes:

1.Titre de l’édition française: La lettre écarlate.

 

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The House

The House of The Seven Gables1

OUP (2009)

Quelques mois après la publication de ‘The Scarlet Letter’, Hawthorne s’installe de nouveau à sa table de travail et au début de l’année suivante (1851), il publie ce troisième roman2 dont la teneur réaffirme non seulement son style mais aussi la place qu’il finira par occuper parmi les écrivains de sa génération.

Roman gothique et allégorie à saveur morale, ‘The House of The Seven Gables’, tel qu’annoncé par l’auteur en préface, a pour objectif d’illustrer comment une fortune acquise par des moyens plus ou moins respectables ne saurait constituer autre chose qu’une source d’ennuis pour ceux qui en héritent. Thème cher à l’auteur, l’hérédité est ici explorée au gré des multiples avenues qu’elle peut emprunter, que celles-ci soient de nature morale, psychologique, surnaturelle ou matérielle, afin d’imprimer ses marques sur un patrimoine qui sera transmit d’une génération à l’autre.

On peut d’ailleurs interpréter de diverses manières cette insistance chez Hawthorne à se tourner vers le passé, un exercice auquel il s’adonne cela non pas en tant que romancier historique, mais bien en tant qu’observateur social. Certes il est facile de concevoir qu’il puise dans son histoire personnelle pour alimenter ses récits, cela serait d’ailleurs d’autant plus justifiable que l’auteur évolue dans un cadre restreint où les stimulations demeurent limitées. Mais on peut également avancer que la transposition du passé en fiction lui serve de moyen pour faire œuvre de mémoire tout en l’affranchissant du poids de son héritage familial3. Il est également probable dans le cas de ce roman en particulier, que cela ait pu constituer une manière de tourner la page sur une partie importante de sa vie4.

Quoi qu’il en soit, d’une manière s’apparentant à celle employée dans son précédent roman, ‘The House…’ s’ouvre donc avec un premier chapitre qui, agissant en guise de préambule, trace sur un ton humoristique les grandes lignes de l’histoire de la famille Pyncheon. Une famille qui, à l’instar de celle de l’auteur, compta parmi les premières à venir s’établir en Nouvelle-Angleterre et qui, de militaires en magistrats, jouit, à tout le moins en surface, d’une solide situation. Ainsi ce premier chapitre annonce-t-il une histoire de famille, de biens usurpés, d’héritage et de querelles s’étalant sur plusieurs générations (environ deux siècles), mais tel que nous le découvrirons par la suite, ce récit présente des caractéristiques quelque peu atypiques pour le genre.

En effet, plutôt que d’épouser une forme linéaire s’accordant à ce type de projet, plutôt que de s’appuyer sur une intrigue principale, -correspondant ici à la mystérieuse disparition, à une époque antérieure, de documents relatifs à l’acquisition d’une parcelle de terrain-, autour de laquelle gravitent les personnages, le récit s’inscrit, dès le second chapitre, dans un contexte actuel (i.e. aux alentours de 1840-50), et à la remorque d’une intrigue secondaire, il évolue lentement, non pas suivant le déroulement de l’action motivée par cette même intrigue, mais plutôt sur la base d’une analyse approfondie de la psychologie et des états d’âmes animant les principaux protagonistes.

Centré autour de quelques personnages ainsi que d’une maison ancestrale, le récit baigne par ailleurs dans une ambiance lourde, hantée par les démons et autres mystères appartenant à un passé enfoui parmi des secrets bien gardés. L’étude de caractères y est remarquable, mais privés d’informations au sujet de leur passé (moyen par lequel le suspense est entretenu), il nous est difficile de comprendre la position actuelle et les motivations de ces protagonistes.

Au surplus, ces héros souffrant d’une singulière passivité, abandonnent volontiers leur sort aux mains du destin qui devient alors le principal moteur de l’action. Or celui-ci ne se manifestera qu’à petites doses: on vend des gâteaux secs, on se laisse égayer par la visite d’une jeune cousine, on soupire derrière la fenêtre, on frissonne sous le regard incisif de l’ancêtre dont le portrait trône au centre de la maison, parachuté au milieu de tout cela, un chapitre dédié à un ancêtre oublié, puis finalement, tel un feu d’artifice longtemps attendu, l’action éclate peu avant la fin, rattrapant au passage l’intrigue principale, la vérité est dévoilée et en moins de dix pages tout est bouclé.

Mais, si la conception exhibe quelques faiblesses (ce qui semble être une habitude chez cet auteur), en revanche, la prose exceptionnellement élégante et soignée de N.H., l’humour parsemant le récit, les diverses références aux objets, usages et habitudes d’époque, ainsi que la grande précision avec laquelle les personnages sont décrits, contribuent à la qualité du roman. A eux seuls, ces éléments justifient la lecture, bien qu’ils compensent avec plus ou moins de succès pour les déficiences structurelles.

 

Notes:

1.Titre de l’édition française: La maison aux sept pignons

2.Un premier roman ayant pour titre ‘Fanshawe’ a été publié à compte d’auteur et à titre anonyme en 1828, puis ‘La lettre écarlate’ a été publié en 1850.

3.Hawthorne aurait modifié son nom en y ajoutant un ‘W’ afin de se dissocier de certains de ses ancêtres, notamment de William et John Hathorne (deux figures dont les traits se retrouvent chez certains personnages du roman)dont les actes motivés par une extrême rigidité morale n’étaient sans doute pas en phase avec les tendances libérales affichées par l’auteur.

4.On peut établir un parallèle entre la conclusion du roman et le fait qu’au moment de le rédiger, N.H. vient de tourner le dos à Salem, sa ville natale, y laissant derrière lui la maison où il a grandi et vécu une grande partie de sa vie, pour aller s’installer dans une autre ville (Lenox).

 

 

 

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