Nicolas Gogol

Parmi les écrivains de langue russe que j’ai eu l’occasion de découvrir à ce jour, Nicolas Gogol, occupe une place tout à fait particulière dans mon répertoire. Bien que ses œuvres témoignent, à mon avis, d’une difficulté à projeter ses idées, ses personnages et ses scènes au-delà de leur représentation immédiate, en d’autres mots souffrant d’une faiblesse conceptuelle, ses récits ne figurent pas parmi ceux qui ont su éveiller en moi le genre d’enthousiasme qui vous soulève et vous donne l’envie de lire jusqu’à plus soif.  Mais son incroyable talent de conteur, sa façon toute particulière d’observer et de décrire ses contemporains, cette manière fort juste qu’il a de saisir ce qu’il appelait l’âme humaine pour nous la présenter sous un jour transcendant les frontières culturelles ou temporelles, son humour, ses espiègleries, ses soubresauts fantastiques, et enfin le charme de sa plume, ont su me conquérir et me donner l’envie, après avoir découvert ‘Les soirées du hameau’, d’y revenir, d’abord avec  ‘Nouvelles de Pétersbourg’ et ensuite avec ‘Les âmes mortes’.

Les soirées du hameau

Traduit du russe par Michel Aucouturier

Gallimard (1989)

Cette compilation nous propose de découvrir quelques-uns parmi les premiers textes publiés par Gogol. Agé d’une vingtaine d’années au moment de leur conception, ces récits restituent en quelque sorte les premiers pas de l’auteur dans le monde de la littérature.

Tablant sur le caractère exotique du contexte où elles se situent, Gogol propose donc au lectorat russe, des histoires courtes inspirées par le folklore et de la tradition orale de l’Ukraine, son pays d’origine.

C’est par la voix d’un narrateur conteur aux accents typiques que Gogol nous propose ce voyage au pays des mythes et des légendes d’Ukraine, un voyage au cours duquel il nous initie aux us et coutumes de son pays natal. Tout en nous décrivant une campagne aux paysages envoûtants où évoluent une panoplie de personnages hauts en couleurs,  les récit mettent en scène diverses situations qui bien souvent nous plongent dans un univers fantastique.

Non loin derrière un trait de plume vivant et créatif, se laissent deviner un regard de poète ainsi qu’une oreille rompue aux formes d’expression régionales.

La dextérité de l’auteur se manifeste également dans l’aisance avec laquelle il dessine ces lieux, ces personnages, ces scènes au cours desquelles les dialogues ne sont pas en reste.

Sachant que Gogol s’est largement inspiré de récits, pièces de théâtres et autres sources pour écrire ces histoires, il m’est donc difficile de d’estimer quelle est sa part de revient au niveau des contenus. Ceci étant, à partir de ce fait, et au vu de la qualité de l’écriture, on peut assumer que suivant l’intention qu’il en avait, il ait investit la plus grande partie de son travail à reconstituer à l’authentique des scènes, des lieux, des personnages, des voix, omettant du coup de s’attarder à la conception des récits.

Ainsi, tandis que la hardiesse des mots, l’exubérance de l’imaginaire et l’originalité des textes sont dans l’ensemble remarquables, les intrigues tendant souvent vers un objectif ou une conclusion imprécise peinent à constituer une base significative. Amusants et distrayants, ils témoignent d’une plume qui, dans ses premiers pas, est déjà riche et singulière.

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Nouvelles de Pétersbourg

Traduit du russe par Henri Mongault, Gustave Aucouturier, Sylvie Luneau

Gallimard (1998)

Comme l’indique le titre, ce volume réunit une poignée de récits dont l’action se déroule à Saint-Pétersbourg, nouvelles qui, à l’exception de celle ayant pour titre ‘Le manteau’, ont été conçues ou publiées pour la première fois en 1835, soit quelques années après la publication de ‘Les soirées du hameau’.

Bien qu’il y ait des points communs entre les deux recueils, de prime abord on note immédiatement l’écart existant entre le style adopté dans ‘Nouvelles de Pétersbourg’ et celui, plus traditionnel que l’on a pu découvrir dans ‘Les soirées du hameau’ (publié en 1831-32). Ces dernières ayant été inspirées de contes et légendes populaires (et donc influencées par ce genre), on peut donc estimer que l’évolution affichée ici, témoigne d’une plus grande indépendance dans la conception des textes et donc d’une certaine maturation et d’une affirmation de la personnalité littéraire de l’auteur .

Certes, les ‘Nouvelles de Pétersbourg’ comportent une petite touche de fantastique ainsi qu’une exubérance que l’on retrouve également dans ‘Les soirées du hameau’, mais au niveau du contenu, ces textes abordent plus franchement des sujets disons plus ‘sérieux’ qui procèdent de la réalité et des préoccupations de l’époque en cours.

Brièvement:

‘La perspective Nevski’, dotée d’une intrigue qui semble servir de prétexte au propos, offre une description plutôt éloquente de divers éléments composant la petite société pétersbourgeoise.

‘Le portrait’, un récit dont la construction et la conception plus complexes sont particulièrement bien adaptées au sujet, traite des interactions entre l’art, l’artiste et la société.

‘Le journal d’un fou’, ‘Le nez’ et ‘Le manteau’ explorent sous différents angles l’impact que peut avoir le cloisonnement existant entre les classes sociales sur la psychologie et/ou le sort d’un individu.

Autant de sujets auxquels l’auteur s’attaque avec brio. Entre humour et empathie, satire et critique sociale, évoquant à récurrence la question des classes sociales au sein de la société russe, ces récits traitent d’une manière originale les thèmes abordés tandis que ceux-ci sont mis en reliefs par des observations d’une étonnante justesse.

Témoignant d’un sens du détail hors du commun, les descriptions sont précises, imagées et servies dans un esprit singulier et typiquement… gogolien. Tandis que le rythme soutenu et les retournements de situation sont ingénieux, dans certains cas, la conclusion m’a semblé trop inconsistante par rapport aux attentes suscitées par le récit.

Nonobstant cette faiblesse, chacun de ces textes est remarquable tant en termes de qualité, d’originalité que de contenu et constitue un excellent moyen d’apprécier l’une des plumes parmi les plus riches et l’un des esprits les plus fascinants de la littérature russe.

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Les âmes mortes

Traduit du russe par Henri Mongault

Gallimard (1973)

Roman inachevé sur lequel l’auteur a investi ce qu’il comptait être le meilleur de lui-même, eut t’elle pu être complétée et révisée suivant le désir de l’auteur, que serait devenue cette histoire d’âmes mortes, conçue à partir d’une idée offerte par Pouchkine à son ami Gogol?

Si l’on se base sur la portion à laquelle nous avons accès, en l’occurrence sur l’histoire d’un petit escroc qui, comptant y trouver quelques proies faciles, parcours les villes et villages de province, on peut estimer, ne serait-ce que pour le regard que l’auteur porte sur ses contemporains, ne serait-ce que pour l’esprit dans lequel macèrent les observations qu’il en tire, de même que pour l’extraordinaire coup de plume par lequel tout cela nous est transmis, on peut penser donc que ‘Les âmes mortes’ annonçait pour être une œuvre exceptionnelle.

Pourtant, selon les dires de l’auteur, la première partie, trop chaotique à son goût, aurait dû bénéficier d’un peu plus de travail avant d’être publiée, tandis que la seconde partie, exception faite de quelques fragments, a été détruite par son créateur qui la jugeait indigne de l’héritage qu’il souhaitait laisser derrière lui.

A l’évidence, Gogol plaçait la barre haute, si bien qu’en lisant ce récit inachevé dont lui-même n’était pas satisfait, il est difficile de déterminer de quelle manière ce livre doit être abordé. Ainsi, en terminant cette lecture, je me suis demandé comment il me serait possible de décrire cet ouvrage et d’en communiquer mon appréciation alors que je n’ai eu accès qu’à une partie du récit.

Admettant qu’après avoir été habilement décrits et mis en place, le contexte ainsi que les principaux personnages semblent bien installés et que conté par un auteur passé maître dans l’art de la narration, le récit de leurs aventures commence à prendre forme, que peut-t-on dire de l’intrigue si l’on n’en connaît ni le développement ni le dénouement? Comment peut-t-on parler de la construction d’un roman dont on n’a pu découvrir qu’une partie seulement?  Que penser de ce projet qui vraisemblablement consistait à décrire ou faire état de l’âme humaine, lorsque celui-ci n’a été que partiellement réalisé?  Bref, comment est-t-il possible d’analyser puis commenter un roman inachevé?  Tandis que d’autres l’ont fait avant moi, armée de mes modestes moyens, je reste pour ma part confrontée à mes hésitations.

Je me permettrai tout-de-même de formuler un reproche concernant la construction du roman; adoptant une forme consistant en une succession d’épisodes au contenu à peu près similaire, il exhibe éventuellement un caractère répétitif. Puis ajoutant au fait que ces épisodes se déploient au long d’une intrigue plutôt mince qui évolue lentement et dans une direction incertaine, cela donne malheureusement lieu à des longueurs.

D’autres avant moi l’ont évoqué, cette formule n’est pas sans rappeler le Don Quichotte de Cervantès.   J’ignore si Gogol avait l’intention d’adopter une telle formule, mais pour ce qui est du produit auquel nous avons accès, en accord avec la forme épousée par le récit, c’est à mon avis en le dégustant à petites doses que l’on peut apprécier à sa juste valeur ce délicieux morceau de littérature.  Car délicieux il est.  Mais, une fois la lecture achevée, on ne peut s’empêcher de regretter que cette œuvre n’ait pas pu être complétée.

 

 

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