Rohinton Mistry

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A Fine Balance1

Vintage (1997)

Inde, 1975. Au moment où le gouvernement d’Indira Gandhi tente de survivre aux accusations de fraude électorale dont il fait l’objet, le jeune Rohinton Mistry, alors âgé de 23 ans, quitte son pays natal pour aller s’établir au Canada.  Là-bas, tout en poursuivant ses études, il commence à écrire et publie des nouvelles qui remportent un vif succès2.  Il attendra cependant une vingtaine d’années avant de revenir sur cette période trouble de l’histoire de l’Inde et nous livrer ‘A Fine Balance’, un roman se déroulant au cours des années 1975-76.

Dans un style proche de ce que l’on peut rencontrer en littérature anglo-saxonne, ce roman raconte l’histoire d’une rencontre, d’une relation qui se noue et se dénoue entre Dina, Omprakash, Ishvar et Maneck. Différents par leur origine culturelle, leur histoire personnelle, la place qu’ils occupent dans la société, leur âge et leur statut, ces quatre personnages que le hasard et la nécessité réunit, devront apprendre à se connaître, à s’ouvrir les uns aux autres, à (sur)vivre ensemble et… à encaisser les nombreux revers que le destin s’acharne à leur infliger.

Libéralement tracé en toile de fond, le contexte historico-politique et socioculturel n’intéresse qu’accessoirement ici. L’état d’urgence, la corruption et les conflits sociaux sont évoqués, mais c’est essentiellement l’impact qu’ont ces divers éléments contextuels sur les existences des personnages, que le roman s’applique à explorer.

Tissé autour d’un questionnement sur le sens de la vie, utilisant la misère et ses multiples conséquences comme principal levier, Rohinton Mistry dresse dans ce roman un portrait sombre et pessimiste de la condition humaine, un portrait s’appuyant non pas tant sur une réflexion que sur une petite gamme de sentiments. En témoignent les descriptions, généralement imprécises en ce qui a trait au cadre, aux circonstances, ainsi qu’à l’aspect des lieux ou des personnages, elles évoquent cependant de manière appuyée, voire graphique, les détails suscitant l’horreur, l’empathie ou la révulsion.

Entre l’épilogue et le prologue, seize chapitres dont les premiers sont dédiés à l’histoire familiale et autres éléments biographiques visant à introduire les personnages principaux. Quoique plutôt bien conté et établissant adroitement un pont entre l’époque de l’indépendance de l’Inde (1947) et celles de la partition puis de l’année en cours (1975), ce passage m’a semblé occuper une place disproportionnée (plus de 200 pages) en regard de l’importance de son contenu dans le récit.  Puis vient la suite, l’intrigue principale s’entame alors par une succession de tragédies, toutes plus sombres les unes que les autres, dont les victimes sont invariablement les mêmes.  Nauséabond, cet enchaînement m’est également apparu comme invraisemblable, voire calculé. Puis, attendris par l’humanisme dans lequel verse le passage qui suit cet épisode, la conclusion nous frappe d’autant plus  par sa brutalité.

Ne répondant pas bien à cette mécanique des sentiments, je suis restée à côté du récit, n’y adhérant qu’à quelques reprises. Dans la foulée, je n’ai pas pu m’attacher aux personnages, perpétuelles victimes soumises aux affres du destin (ou de la plume de l’auteur), dont la personnalité (en dépit des biographies dont ils font l’objet au début du roman), se réduisant à quelques traits de caractère récurrents, chancelle sous le poids d’un vécu lourd qui malheureusement doit s’appuyer sur une base psychologique s’avérant trop étroite pour rendre justice au ressenti de ceux-ci.

Cela dit, malgré quelques longueurs le roman se lit plutôt bien, l’écriture est généralement compétente, le portrait de société, quoique partiel et peu nuancé, n’est certainement pas dénué d’intérêt, mais j’avoue que sur le fond comme sur la forme, je n’ai pas pu me laisser convaincre, cela d’autant plus qu’entre dégoût et attendrissement, je n’ai pu réprimer le sentiment de me trouver dans la situation d’un de ces touristes auxquels on en met plein la vue, histoire de s’assurer qu’ils rentrent de voyage satisfaits, c’est-à-dire choqués, mais confortés dans leur privilège. Bref, la recette est intéressante, mais en ce qui me concerne, elle n’a pas donné lieu au festin auquel j’avais cru être conviée.

 

Notes:

  1. Titre de l’édition française: L’équilibre du monde
  2. Rappelons que la publication de ce roman a été précédé par celle d’un recueil de nouvelles, ‘Tales From Firozsha Baag (Les beaux jours de Firozsha Baag)’, publié en 1987, ainsi que d’un roman ‘Such a Long Journey (Un si long voyage)’, publié en 1991.
  3. ‘A Fine Balance’ a remporté le Prix Giller (Canada) en 1995 tandis que l’auteur s’est vu attribuer le Prix Neustadt 2012 (Etats-Unis), couronnant l’ensemble de son œuvre.

 

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