Cassandre – Les prémisses et le récit
Titre original : Kassandra. Erzählung (1983).
Traduit de l’allemand vers le français par Alain Lane et Renate Lance-Otterbein
Editions Alinéa, 1985. Rééd. Editions Stock, 1994 & 2003.
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C’est en marge de récentes explorations dans le domaine de la littérature grecque classique que, souhaitant lire quelques adaptations contemporaines de ces histoires, je me suis intéressée à cet ouvrage d’une auteure dont du reste je n’avais encore rien lu.
Est-allemande née en 1929 dans une région faisant partie de la Prusse, aujourd’hui située en Pologne, Christa Wolf figure parmi les plus importantes femmes de lettres allemandes contemporaines. Dans la foulée d’un premier roman1 qui connaît un grand succès, marquées par ses engagements politiques et féministes, d’autres publications suivront parmi lesquelles Cassandre et Christa T. sont souvent citées comme les plus importantes.
Rassemblant cinq conférences données par l’auteure à l’université de Francfort-sur-le-Main en 1982, à première vue Cassandre me semblait être un ouvrage à la fois singulier et intriguant. En dépit des réticences éprouvées à la perspective de me plonger dans des textes de conférence, je me suis tout-de-même lancée. A mon grand étonnement dès les premières lignes, j’ai été absorbée par le récit et je me suis vite laissé entraîner au gré de cette espèce de flux de pensées réflexives qui exprimées sur un ton plutôt intime évoquent divers événements et autres activités ayant initié, prit part et nourri ce projet littéraire.
Les deux premières conférences relatent d’un séjour en Grèce qu’elle effectua vers la fin des années 1970. Au fil de ses pensées, ces deux conférences évoquent les visites, les rencontres et autres aventures auxquelles s’entremêlent diverses réflexions suscitées par ce que l’auteure observe, ressent, découvre, etc.
La troisième conférence nous ramène en Allemagne et épousant la même forme narrative que précédemment, elle tente cette fois de mettre en relief les liens existants entre la réalité actuelle et l’œuvre en devenir. En cette année 1980, l’Allemagne traverse une période marquée par les tensions entre l’Est et l’Ouest, cela au moment même où s’élève le spectre d’une guerre (nucléaire) qui, opposant les Etats-Unis à la Russie, se jouerait en Europe. Travaillant à son récit, cette réalité dans laquelle elle évolue viendra donc nourrir les réflexions ainsi que l’imagerie sur lesquelles Christa Wolf s’appuiera pour mieux nous révéler l’ambiance dans laquelle aura pu évoluer Cassandre à partir du moment où la guerre de Troie se profile à l’horizon.
La quatrième conférence épouse la forme d’une lettre adressée par l’auteure à une amie à qui elle confie ses réflexions, ses questionnements au sujet de divers points liés à son travail. Ce faisant, elle évoque quelques auteurs tels qu’Ingeborg Bachmann, Goethe, Schiller, etc., qui de près ou de loin ont abordé certains aspects du sujet qu’elle étudie. Puis considérant l’exclusion subie à travers les siècles, elle aborde la question de la représentation et de l’image de la femme telles qu’elles nous ont été transmises par… des hommes. De plus, elle souligne comment ayant intériorisé les règles de l’analyse et/ou du discours telles que définies par les hommes, les intellectuelles sont désormais confrontées à un mode d’expression qui, en dépit d’être reconnu par la communauté au sein de laquelle elles évoluent, ne correspond pas forcément à leur perception/expérience féminine de la réalité.
Bref la question qui émerge tout au long de ces conférences est la suivante : au-delà de l’image qui nous en a été transmise, qui était (réellement) Cassandre ? Quel esprit l’animait ? Quel rôle jouait-elle au sein de la société troyenne ? Quelles relations entretenait-elle avec ses pairs ? Etc.
Pour autant qu’elle exige une connaissance approfondie du sujet, cette quête dont les étapes nous sont ici partiellement dévoilées, laisse entrevoir une grande aptitude intellectuelle chez l’auteure, aptitude qui s’exprime pleinement à travers la synthèse de tous ces éléments que nous livre le contenu de la cinquième conférence, à savoir l’histoire de Cassandre.
Ce récit s’ouvre sur une Cassandre qui en tant que captive vient tout juste d’arriver au palais de son maître, Agamemnon. Ayant elle-même prédit les faits à venir, elle s’apprête donc à affronter sa propre mort et occupe ses derniers moments de vie en revisitant mentalement les événements qui ont marqué son existence.
A la façon d’un médium, Christa Wolf se fait ici l’instrument par lequel les pensées de Cassandre nous sont transmises. Adoptant une forme évoquant le flux de conscience, allant et venant entre divers temps, évoquant Troie ainsi que moult personnages, c’est un texte dense au gré duquel l’auteure exhibe une remarquable maîtrise du sujet et du personnage.
Aussi fascinante qu’en ai été sa lecture, ne disposant que d’une aisance limitée avec les éléments qui composent ce récit, contre toutes attentes, cette partie de l’ouvrage m’a paru passablement exigeante à appréhender.
De la même manière, déplorant les déficiences culturelles qui auront sans doute limité mon appréciation de cet ouvrage, grâce aux efforts déployés pour en tirer le meilleur parti possible, cette lecture aura profondément marqué ma façon d’aborder la mythologie et l’histoire grecque d’une part, et d’autre part elle m’aura également permis d’observer la démarche de son auteure.
D’une qualité et d’un intérêt indéniables, en raison des connaissances préalables que sa lecture présuppose, Cassandre reste donc un ouvrage s’adressant à un public averti.
1.Le ciel partagé, publié en 1963.
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