Dido Sotiriou

Terres de sang

Originalement publié chez Kedros Publishers (Athènes, 1962)

Traduit du grec vers le français par Jeanne Roques-Tesson (seconde traduction française (1996))

Editions Cambourakis, 2018

Parmi les littératures étrangères que j’ai pu explorer jusqu’à maintenant, la littérature grecque contemporaine avait jusqu’ici échappé à mon attention. Lorsque le moment venu j’ai souhaité m’y initier, je me suis donc retrouvé confrontée à des noms d’auteurs dont je n’avais jamais entendu parler. Qu’à cela ne tienne, je me suis lancée au petit bonheur la chance et j’entame donc mon exploration avec un roman qui au final m’aura fait découvrir plus que je ne l’aurais anticipé.

D’ascendance grecque, Dido Sotiriou est née en Asie mineure en 1909. A l’égale du narrateur dans Terres de sang, elle vit une enfance idyllique dans un coin de pays qui semble avoir été aussi riche par sa culture que par sa capacité de production. Jusqu’à ce que la première guerre mondiale éclate. Mais la comparaison entre l’auteur et le personnage s’arrête cependant ici, la suite des événements entraînant Manolis dans le tourbillon de la guerre, tandis que mise à l’abri (en Grèce) auprès d’un membre de sa famille, Dido Sotiriou aura poursuivi son existence dans un cadre relativement serein. Après ses études, elle devient journaliste et, outre divers engagements professionnels et politiques, en 1959 elle publie un premier roman qui sera suivi d’une dizaine d’autres publications.

Sorti en 1962, faisant l’objet de multiples rééditions ainsi que de traductions en plusieurs langues, souvent considéré comme un ‘classique’ de la littérature grecque contemporaine, Terres de sang est sans doute le plus connu des ouvrages qu’elle ait écrit. Puisant parmi ses souvenirs elle s’est par ailleurs inspiré d’autres sources, dont le témoignage d’un dénommé Axiotis Manolis.

Narré à la première personne par Manolis, un paysan, fils de paysan, le roman s’ouvre un peu avant la première guerre mondiale, alors que Manolis, encore jeune, grandit au sein de sa famille, dans un coin de pays idyllique où toutes ascendances confondues, on s’identifie volontiers en tant qu’Anatolien. La guerre et la montée du nationalisme turque verra les différents groupes ethniques se diviser en deux camps ; les voisins et amis d’hier se tourneront désormais le dos quand ils ne s’opposeront pas directement. Désormais en âge, Manolis, est recruté pour servir du côté des turcs, mais considéré comme peu fiable en raison de son ascendance grecque, Manolis se retrouve bientôt posté au sein d’un des bataillons de travail que l’on appelait les Amélé Tabourou. Survivant tant bien que mal aux conditions inhumaines auxquelles il est soumis, une fois l’Armistice venu, il rentre finalement chez lui, mais à peine a-t-il le temps de retrouver la santé et de reprendre le cours de sa vie qu’il est de nouveau conscrit, cette fois par l’armée grecque au sein de laquelle il combattra dans le cadre de la guerre gréco-turque (1919-22). De nouveau confronté aux horreurs de la guerre, il finira par trouver le moyen de sauver sa peau, et aux côtés d’autres survivants il prendra la route de l’exil vers Grèce.

A travers diverses péripéties, revirements et autres événements, puis au gré des rencontres qu’il fait, on observe ce personnage qui, passant de l’enfance à l’âge adulte, tout en déployant une extraordinaire résilience, mûrit, s’endurcit un peu, et développe une certaine conscience politique. Un personnage qui aurait facilement pu prendre des dimensions héroïques ou quasi héroïques, mais dont la grande retenue m’a semblé affaiblir son réalisme. Cela s’ajoutant aux aléas d’une traduction qui ne parvient pas vraiment en rendre justice aux accents fortement teintés de son mode d’expression, il en résulte donc que tant la personnalité que la voix ne s’avèrent aussi convaincants qu’ils aurait pu l’être.    

Sans trop de pathos, Dido Sotiriou nous livre donc un récit à la fois fascinant et bouleversant qui nous dévoile un pan d’histoire tel que vu et vécu par un témoin direct. Pourvu d’une bonne lisibilité, véhiculant un discours orienté vers le pardon et la réconciliation, bien qu’il n’offre qu’un portrait partiel des événements, Terres de sang n’en constitue pas moins un témoignage poignant ainsi que l’un de ces incontournables mémorial auxquels l’humanité n’a visiblement pas fini de se frotter.

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