Philoctète
Titre original : Philoktet (1958/1964)
Traduit de l’allemand vers le français par Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil
Les Editions de Minuit, 2009
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Après la lecture du Philoctète de Sophocle qui m’a particulièrement plu, j’ai eu envie d’aller voir comment d’autres auteurs ont pu reprendre, réinterpréter ou reproduire l’histoire de ce personnage mythologique. C’est ainsi que j’ai découvert le travail d’Heiner Müller.
Né en 1929 en Allemagne de l’est, si par le biais de sa famille Müller connaît tôt l’exclusion, en raison de ses éventuels engagements et prises de position, il subira également moult revers infligés par les autorités en place : surveillance, censure, et expulsion de l’association des écrivains allemands en 1961, font partie des expériences qui sans doute auront marqué sa vie et son travail.
Influencé par l’approche de Brecht, il adopte rapidement un style que l’on qualifie de post-moderne et, s’intéressant particulièrement aux classiques de la littérature, il les revisite pour en proposer une version à la fois personnelle et innovante.
C’est ainsi que, composée au début des années 1960, Philoctète s’inscrit, dit-t-on, dans une forme de théâtre radicale et expérimentale appelée ‘Lehrstuck’ (didactique).
Mais avant d’aller plus loin, résumons d’abord l’histoire de Philoctète. Après avoir été blessé alors qu’il prend part à la guerre de Troie, devenu un poids pour ses compagnons, Philoctète a été abandonné par ses pairs sur l’île de Lemnos. Tandis qu’il subit les assauts d’une blessure qui ne guérit pas et survit tant bien que mal sur cette île déserte, jour après jour, déplorant le sort qui lui est échu, Philoctète nourrit son ressentiment envers ceux qui l’ont abandonné. Dix ans plus tard, lorsque suivant un oracle prédisant que la guerre serait gagnée grâce à l’arc et les flèches de Philoctète, à l’instigation d’Ulysse, le jeune Néoptolème vient vers Philoctète, et usant de belles paroles il tente de prendre possession de son arme. D’abord méfiant, Philoctète se laisse peu à peu amadouer, mais lorsque dans un revers de situation, Ulysse finit par se montrer le bout du nez, le vieil homme se rebiffe. Tant et si bien qu’il faudra l’intervention d’Héraclès pour que Philoctète se laisse convaincre de suivre les deux hommes et ainsi retourner à Troie.
Bien que cela ne transpire pas réellement du texte de Heiner Müller, c’est, semble-t-il, dans la mise en scène que son approche innovante s’exprime, du moins c’est ce qu’il ressort des explications proposées en introduction ainsi que des éclaircissements apportés par les trois documents complétant la présente édition.
S’il demeure relativement fidèle à l’intrigue telle que rendue par la pièce de Sophocle, le Philoctète de Müller s’en démarque essentiellement par l’absence des chœurs et surtout d’intervention divine. Sachant que la conclusion chez Sophocle est amenée via l’apparition d’un dieu, Müller pour sa part retisse les fils de la pièce, notamment en accordant plus de volume aux personnages et plus de poids à la dimension humaine de l’histoire, pour livrer une fin nettement enracinée dans le monde des hommes.
Ainsi on découvre un Ulysse dont la ruse, l’éloquence et les motivations sont plus appuyés, un Philoctète profondément marqué par son expérience de l’exclusion, et enfin, fort de l’expérience qu’il est en train de vivre, un tout jeune Néoptolème chez lequel on assiste à une maturation saisissante.
La langue de Müller est puissante. Elle imprime et marque l’esprit du lecteur. Habilement composés et traduits les vers offrent une lecture fluide et dynamique. Quant aux personnages, ils exhibent une vraisemblance et un réalisme propres à retenir l’attention du lecteur contemporain.
Si de prime abord la conclusion proposée par Müller m’a laissée quelque peu dubitative, avec le recul elle m’a toutefois semblé résulter d’une analyse et d’une sensibilité remarquables.
Bref cette lecture a non seulement comblé mes attentes, mais elle m’a également permis d’approfondir ma compréhension du mythe ainsi que de mieux percevoir la place qu’il peut occuper dans notre monde moderne.
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