José Saramago – 3

Dans la suite des deux pages précédentes où sont recensés (par ordre de parution) Relevé de terre, Le Dieu manchot, Histoire du siège de Lisbonne, puis La lucarne, Manuel de peinture et de calligraphie, Quasi objets, cette troisième page dédiée à l’œuvre de José Saramago recense mes impressions de lecture sur L’évangile selon Jésus-Christ, Small Memories et La Caverne.

 

La caverne

Titre original : A Caverna

Editorial Caminho, 2000

Traduit du portugais vers le français par Geneviève Leibrich

Seuil, 2002

Deux ans après avoir reçu le prix Nobel de littérature, fort d’un talent qui ne tarit pas, José Saramago livre à ses lecteurs une autre belle création. Désormais bien installé dans la pratique de son art, égal à lui-même, l’auteur nous offre un ouvrage méticuleusement conçu et réalisé avec une maîtrise admirable.

La caverne raconte l’histoire de Cipriano Algor, potier de père en fils, qui, après avoir dédié toute sa vie à la fabrication de vaisselle en faïence, s’apprête à voir son univers basculer. A 64 ans, il poursuit sa pratique et vend le fruit de son labeur au Centre, unique et principal client auquel il a accordé l’exclusivité de ses produits.

Quand un beau matin, venu livrer sa marchandise, Cipriano se fait expliquer que l’engouement des clients pour la vaisselle plastique ayant provoqué la chute des ventes de vaisselle en faïence, et que par conséquent le service des achats du Centre se voit dans l’obligation de mettre fin à leur relation commerciale, ébranlé, le potier rentre chez lui penaud, hésitant longuement avant d’annoncer la nouvelle à Marta, sa fille et fidèle collaboratrice.

Ainsi, du jour au lendemain, cet homme qui ne sait rien faire d’autre que la poterie, devra non seulement mettre fin à son activité, mais en plus il devra, pour subvenir à ses besoins, dépendre de son gendre et de sa fille.

Dans cette première partie du récit on voit d’ores et déjà apparaître les thèmes classiques du vieillissement, de la pérennité des choses et des hommes, ainsi que du changement. Mais bientôt, le récit adoptant peu à peu une direction un tant soit peu tangentielle, reprend cette exploration thématique pour nous amener vers une réflexion plus large.

Car dans la foulée de ces événements qui viennent ébranler son existence, se soumettant au désir de Marta et de son époux Marçal Cipriano partira vivre en ville avec eux, et plus précisément vivre derrière les murs de ce fameux Centre, immense structure conçue pour répondre à tous les besoins de ceux et celles qui ont le privilège d’y avoir élu domicile, et où par ailleurs, Marçal est employé. Bien que ce soit à contrecœur, s’il tâche dans un premier temps de s’adapter à sa nouvelle vie, Cipriano finira par se secouer un peu, et éventuellement il reprendra, à sa manière à lui, le contrôle de sa vie.

On voit donc apparaître un second plan dans ce récit qui, s’il sert bien la réflexion d’un ordre plus socio-politique, voire philosophique vers laquelle l’auteur nous entraîne, m’a semblé former avec le scénario de départ un amalgame dont l’évidence n’est peut-être pas immédiatement apparente.

Fluide de même que servi dans ce style particulier que l’on connaît chez cet auteur,- longue phrases ornées de jeux de mots et de jeux d’esprit ainsi que de charmantes figure de styles; digression habilement ficelées; humour espiègle, voire caustique, mais jamais méchant; personnages crédibles et attachants, etc.-, ce roman se lit fort bien.

Jusqu’à sa conclusion.

Dénonçant le monolithisme inhérent à une certaine forme de société, le récit s’achève dans une véritable ode à la liberté. Graduellement amenée mais s’appuyant sur une référence philosophico-littéraireavec laquelle les lecteurs ne sont probablement pas tous familiers, cette finale risque d’en confondre plus d’un.

Onzième roman d’un auteur qui d’une publication à l’autre, continue de poser un regard à la fois critique et empathique sur le monde qui l’entoure pour nous en dresser le portrait au gré d’une agilité intellectuelle toujours aussi remarquable.

Lucide sans pour autant verser dans la noirceur, ce roman constitue un véritable bonheur de lecture.

 

1.Voir L’allégorie de la caverne de Platon, publié dans un célèbre ouvrage du même auteur ayant pour titre La république.

 

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L’évangile selon Jésus-Christ

Titre original : O Evangelho segundo Jesus Cristo (Caminho, Lisbonne, 1991)

Traduit du portugais vers le français par Geneviève Leibrich

Seuil, 1993

“…le temps nous emporte jusqu’au lieu où la mémoire s’invente, cela s’est passé ainsi, cela ne s’est pas passé ainsi, les choses sont ce que nous disons qu’elles ont été”.1

Voilà une citation qui me semble bien illustrer l’esprit dans lequel ce roman aurait été conçu. Car il faut bien le dire, L’évangile selon Jésus-Christ constitue bel et bien une invention, une histoire fantasmée par un écrivain visiblement maître de ses moyens, qui n’a pas hésité à se lancer dans une telle aventure.

Sans-doute extrapolé à partir des documents sur lesquels José Saramago se sera possiblement appuyé, le récit parcours l’histoire de Jésus, partant du moment où il est conçu et allant jusqu’à sa mort. Au passage il retrace les événements qui ayant marqué sa vie, ont pu nous être rapportés, quoiqu’avec plus ou moins de fidélité. Bien que l’ensemble soit fortement coloré par l’imagination de l’auteur, à travers ce récit il parvient à donner vie, forme et humanité, aux différents protagonistes de cette histoire ainsi qu’à ce grand personnage biblique au sujet duquel on ne sait réellement que peu de choses.

N’étant pas férue d’histoire religieuse, j’ignore dans quelle mesure ce roman a pu rendre justice à la réalité et par conséquent, il m’est difficile de prendre la mesure du travail de création de son auteur.

Mais pour l’essentiel, de  Marie et Joseph, en passant par la fratrie de Jésus, l’ange annonciateur, le maître berger (ici appelé Pasteur), les pêcheurs et fidèles amis, Marie de Magdala, et allant jusqu’au diable et à Dieu, tous ces personnages m’ont semblé être dépeints de manière à les rendre tout à faire crédibles. Puis, soigneusement mise en contexte, exception faite de quelques passages, l’histoire que nous conte José Saramago m’a paru toute aussi vraisemblable.

Bref, c’est bien conçu et bien exécuté, narré avec cette intelligence particulière que l’on apprécie chez cet auteur, et servi par une prose irréprochable.

En dépit d’un faible intérêt pour le sujet, j’ai tout de même pris plaisir à lire ce roman, mais je dois reconnaître que vu la teneur de l’intrigue, -l’histoire de Jésus-Christ étant relativement bien connue, on sait donc plus ou moins ce qui va arriver-, mon enthousiasme se sera éventuellement un peu essoufflé en cours de route.

1.Page 213

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Small Memories-A Memoir1

Originalement publié sous le titre ‘As Pequenias Memórias’ (Portugal, 2006)

Traduit du portugais vers l’anglais par Margaret Jull Costa (2009)

Houghton Mifflin Harcourt, 2011

Ayant lu il y a quelques années de cela deux romans de José Saramago2 qui tous deux m’ont laissée avec une impression suffisamment positive pour que l’intention d’y revenir ait survécu au passage du temps, étant d’autre part curieuse de découvrir comment cet auteur négocierait avec le genre autobiographique, j’ai donc été attirée par ce recueil de mémoires. Du reste, je dois avouer qu’à lui seul, le titre du livre avait de quoi retenir mon attention. C’est donc par ce recueil que j’entreprends un retour sur l’œuvre de Saramago.

Pourvue d’un ton poétique et de jolies descriptions, l’entrée en matière laisse présager un ouvrage dévoilant quelques pans du passé de l’auteur, souvenirs délicatement tissés par une prose travaillée. Mais au-delà des premières pages, la suite, plutôt morcelée et servie par un phrasé au ton aimable et taillé sur mesure, évoque plutôt la conversation que l’envolée lyrique.

Si au travers de cette prose, que pour ma part j’ai trouvée un tantinet aseptisée, j’ai parfois pu percevoir la candeur du garçon qu’il a été, si parmi les traits d’humour de même qu’une certaine bonhommie j’ai pu déceler de la pudeur, de l’humilité, de la tendresse ou de la timidité, de manière plus générale, à tort ou à raison, j’ai également cru y déceler un certain inconfort ; un peu comme si l’auteur n’étant pas à l’aise, n’arrivait pas à trouver ses marques au sein de ce genre littéraire.  Si tel était le cas, on peut alors se demander ce qui a bien pu motiver la rédaction et la publication d’un tel ouvrage. Mais à cela, seul l’auteur pourrait donner une explication.

Quoi qu’il en soit, constitué de fragments de vie et de souvenirs livrés de manière plutôt éparse, c’est un livre dont la construction s’apparente donc plus à une série de vignettes qu’à un récit en bonne et due forme. Valsant entre enfance et adolescence, puis entre Lisbonne et Azinhaga (où l’auteur est né), les épisodes relatés se situent probablement au cours des deux décennies qui ont suivi la naissance de Saramago (1922), dans un Portugal qui est passé en 1926 d’une monarchie constitutionnelle à un régime autoritaire, tandis que son voisin l’Espagne est en proie (dans la seconde moitié des années 1930) à une guerre civile qui aboutira à un régime dictatorial, circonstances que l’auteur évoque quoique de manière plutôt brève.

Issu d’un milieu modeste, il livre ici une vision des lieux, des personnes, des ambiances et des événements ayant marqué ces années formatrices tels que sa mémoire les aura retracés et reconstruits plus de soixante dix années plus tard. Ainsi, certains chapitres de vie souffrent d’imprécision (un fait que l’auteur reconnaît d’amblée) tandis que d’autres semblent avoir été ‘recomposés’ pour les besoins du livre.

D’un événement à l’autre, les enchaînements sont souvent ténus, parfois forcés et à cet effet, il me semble qu’eurent t’elles été intégrées au corps du texte, les photographies présentées à la fin du livre auraient non seulement pu palier à cette faiblesse en jouant un rôle unificateur, mais au surplus celles-ci auraient bénéficié d’une signification plus tangible aux yeux du lecteur.

Enfin, à l’exception de quelques mentions à cet effet ainsi que de l’impression générale que l’on pourrait tirer de ces souvenirs, loin de dévoiler les bases ou les éléments fondateurs de l’œuvre de ce grand écrivain, ce livre constitue bel et bien un portrait, un portrait partiel et morcelé de l’époque et du cadre dans lesquels le garçon que fut l’auteur a évolué. C’est finement tissé certes, mais l’ensemble manque de substance, voire de cette touche créative que l’on s’attend de retrouver chez cet auteur.

Notes

1.Titre français : Menus souvenirs

2.‘Tous les noms ‘ et ‘L’aveuglement’.

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