Né en 1959 dans la région de la Mauricie (Québec), Louis Hamelin s’est d’abord intéressé à la biologie avant de compléter une maîtrise en littérature. Entamée sur la fin des années ’80, son œuvre s’inscrit dans la tradition littéraire nord-américaine mais à l’égale des Jacques Poulin et consorts, elle se démarque par sa particularité québécoise. Ayant lu quelques romans de cet auteur avant la création de ce blog, cette page ne propose donc que des recensions de lectures plus récentes, à savoir: La constellation du lynx, La rage, Les crépuscules de la Yellowstone.
Les crépuscules de la Yellowstone
Editions Boréal, 2020
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Pour son sixième roman, Louis Hamelin s’inspire de la vie et de l’œuvre de John James Audubon, alias Jean-Jacques Audubon, alias Jean-Jacques Rabin, un artiste, naturaliste, explorateur et ornithologue franco-étatsunien, principalement connu pour un ouvrage intitulé The Birds of America (Les Oiseaux d’Amérique).
Le récit se déroule principalement en 1843, et nous entraîne à la suite d’Audubon au moment où, âgé de cinquante-huit ans, il entreprend ce qui constituera sa dernière expédition. Partant de Saint-Louis (Missouri) à bord d’un vapeur baptisé Omega, nous le suivons au gré d’un long parcours jusqu’à Fort Union au Dakota du Nord, après quoi nous revenons vers Saint-Louis pour éventuellement remonter vers le nord afin d’y retrouver, dans sa dernière demeure, un Audubon vieillissant mais toujours passionné par son travail.
De paysages pittoresques en parties de chasse et autres aventures, outre le cadre naturel et le constat des changements qu’il aura subits au cours des cent soixante-quinze années écoulées depuis cette époque, le récit évoque l’homme, son travail, ses relations, ses compagnons de route, etc.
S’appuyant sur divers documents, dont des journaux rédigés par Audubon, ainsi qu’un séjour qu’il effectua dans cette région, Hamelin nous livre un récit haut en couleurs qui nous plonge dans un univers désormais disparu.
Si le tableau qu’Hamelin dépeint de cette aventure semble avoir été réalisé avec soin, outre le fait qu’en l’absence de plan j’ai dû effectuer quelques recherches pour arriver à retracer le parcours suivi, en dépit des descriptions, j’ai également eu un peu de mal à visualiser le cadre dans lequel se déroulent les diverses scènes du roman.
En revanche, le tableau qu’il dresse en regard de l’impact qu’aura eu la main de l’homme sur la nature est on ne peut plus éloquent.
En ce qui a trait aux personnages, qu’ils soient coureurs des bois, botanistes, administrateurs, autochtones ou autres, en dépit de leur caractère plutôt schématique, ils m’ont tous paru suffisamment réalistes et consistants pour que j’y adhère.
Le rythme de la narration est bien maintenu, et si la trame du récit m’a semblé un peu indolente, voire alourdie par les énumérations d’espèces animales rencontrées par Audubon, en contrepartie, les quelques passages où, ton familier à l’appui, l’auteur-narrateur se met en scène, auront contribué à insuffler un peu de vitalité à l’ensemble.
Enfin, n’éprouvant pas d’intérêt particulier pour le ‘nature writing’, j’avoue que n’eut été de l’auteur dont j’apprécie le travail, j’aurais probablement passé mon chemin. Mais je dois reconnaître que ce récit a tout-de-même su retenir mon attention jusqu’au bout, qui plus est, il m’aura incitée à considérer avec plus d’attention le cheminement qui aura peu à peu engendré cet inexorable processus de destruction environnemental dans lequel nous sommes désormais tous embarqués.
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La rage
Boréal (Montréal, 1989)
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Bien que figurant parmi les quelques auteurs auxquels je reviens à intervalles plus ou moins réguliers, je n’avais pas encore abordé celui parmi ses romans qui, bien accueilli par la critique autant que par les lecteurs, remporta le prestigieux Prix du Gouverneur Général du Canada et lança la carrière d’écrivain de Louis Hamelin.
Mais avant d’en dire plus, afin de mieux saisir la portée de ce roman, il est intéressant, je trouve, de replacer le récit dans son contexte.
A la fin des années 1960, en réponse aux importantes hausses de trafic aérien observées depuis une décennie au Canada et face aux capacités restreintes de l’aéroport de Montréal (Dorval), le gouvernement canadien de Pierre Elliott Trudeau donne son aval et autorise la construction d’un complexe aéroportuaire d’envergure internationale; un méga projet dont les proportions, dépassant largement celles atteintes par moult aéroports à travers le monde, sont d’une inexplicable extravagance. Quoi qu’il en soit, parmi les propositions lancées, c’est éventuellement la région entourant la ville de Mirabel (située à environ 40km au nord ouest de Montréal) qui est choisie pour accueillir le futur aéroport. Ainsi, en dépit de nombreuses objections, après avoir fait l’objet d’une vague d’expropriation sans vergogne qui, détail d’importance, aura jeté nombre de familles dans un indescriptible désarroi, l’une des plus importantes zones agricoles située aux abords de Montréal fut à proprement parler rasée. Il va sans dire que dans la foulée, faune et flore auront également souffert de cette décision. N’en déplaise au bon peuple et à l’environnement, l’aéroport de Mirabel a donc vu le jour. Mais mal desservi, subissant la concurrence de l’aéroport de Toronto et souffrant des hauts et des bas de l’économie mondiale1, quelques années après son inauguration2 l’aéroport de Mirabel rencontre des difficultés, sa fréquentation est en chute libre, bref le méga projet exhibe désormais les caractéristiques d’un déplorable éléphant blanc.
C’est dans ce cadre et ce contexte particulier que Louis Hamelin a choisi d’installer son premier roman.
1983. Dans les environs de St-Canut, Edouard Malarmé, brillant bio-agronome, sorte de marginal dont on ne sait s’il s’inscrit dans la catégorie des drop-out ou des sans emploi ou les deux à la fois, squatte l’un des trois chalets construits par monsieur Bourgeois, un riche propriétaire et exploitant qui, en plus de n’être plus guère visité par ses trois enfants (à qui sont destinés les chalets) n’est guère apprécié par ses voisins. Entre balades en forêt en compagnie d’Hospodar et Icoglan, deux chiens appartenant à Jean-Pierre Richard (un voisin), et soirées passées au Pullford Lodge à siroter des bières tout en faisant tinter les boules du flipper, le jeune homme de vingt-cinq ans découvre la région et fait la connaissance de quelques personnages enracinés dans ces terres désormais balafrées par la marche du progrès. C’est ainsi qu’il se lie d’amitié avec Jean Paré (Johnny), un jeune homme dont le rêve de reprendre la ferme familiale a été emporté par la vague aéroportuaire. Ensemble les deux jeunes hommes s’adonnent à la chasse, aux parties de billard arrosées de bières et aux virées à moto. Puis au fil des jours, Malarmé observe, rêvasse, écrit, et tandis que la belle Christine lui tourne le dos, il trouve ‘refuge’ auprès d’autres jeunes femmes croisées au hasard de ses pérégrinations. Ainsi va la vie et d’un évènement à l’autre, entre frustration, révolte, chagrin et fuite en avant, entraîné par une fureur allant croissant, Malarmé chemine peu à peu vers un jusqu’au-boutisme que l’on pourrait qualifier de détonnant.
Roman ‘jeune adulte’ imbibé de testostérone et d’une fureur faisant écho au titre, il illustre avec justesse cet entre deux, où fraîchement sorti de l’école, fort de milles rêves, on n’a pas encore pris/trouvé sa place ou mis le pied à l’engrenage de la vie dite ‘active’. Ce faisant, il pose un regard acéré sur l’ordre établi, les valeurs, les choix, etc. Mais c’est aussi un roman sur la révolte, la révolte d’un peuple, d’une tranche de la société et celle d’une génération ; une révolte qui se veut plus ou moins contenue mais que l’on sent bouillonner dans le sang des principaux personnages.
Construit sur un modèle plus ou moins épisodique et s’étalant sur une période d’environ une année, le récit évolue par petites touches tandis que semant ici et là quelques graines de suspense, il vous entraîne au gré d’une lecture agréablement rythmée.
Narré à la première personne (par un narrateur qui m’a semblé porter l’empreinte de l’auteur), il nous offre une perspective relativement limitée sur les personnages du roman. Dans l’ensemble, non seulement ceux-ci m’ont semblé souffrir d’imprécision, mais j’ai également eu du mal à cerner certains aspects de la psychologie d’Edouard Malarmé. Quant aux personnages féminins, ils m’ont semblés rien de moins que platement stéréotypés.
En dépit d’un langage composite, la prose est fluide. Qu’elles soient visuelles ou sensorielles, les descriptions sont habilement tournées et témoignent d’une créativité qui contribue astucieusement au réalisme et à la personnalité du roman.
Bref, en dépit de quelques faiblesses, avec son verbe coloré et ses envolées linguistiques épousant divers niveaux de langue, sa vigueur, ses sensibilités écologiques et ses descriptions délirantes de parties de billard et de flipper, plus que prometteur, ce premier roman place l’auteur parmi les écrivains québécois les plus remarquables.
Après un tel début, on aurait pu craindre une débâcle au second roman, mais fort heureusement pour Louis Hamelin (et pour ses lecteurs) il n’en fut rien.
NOTES :
1.Notamment de l’impact de la crise du pétrole de 1979.
2.L’aéroport de Mirabel a été inauguré en 1975.
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La constellation du lynx
Boréal (2012)
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Septième roman de l’auteur, il s’inspire des événements d’octobre 1970, période tourmentée qui aura marqué l’histoire du Québec. De ce fait, Louis Hamelin s’est attaqué à un sujet difficile voire risqué, d’une part en raison du nombre d’ouvrages portant sur le sujet et d’autre part, et surtout, en raison des zones d’ombres ainsi que des sensibilités qui sont restées liées à cette période de l’histoire du Québec.
Cela dit, à l’issue d’un long travail de recherche et d’écriture, non seulement Hamelin s’en sort avec brio, mais au surplus, débordant de la Crise d’Octobre, c’est le portrait d’une nation qui se profile à travers ce roman.
En effet, plutôt que de nous proposer le traditionnel roman historique, l’auteur s’est servi de la fiction en tant que médium pour revisiter, entre présent et passé, les divers éléments liés à chapitre de l’histoire de son pays.
Partant d’une structure éclatée, le récit comporte de multiples aller-retour dans le temps, dans l’espace et au niveau de la perspective. De cette manière, il aborde les différents angles, les différents point-de-vue et de surcroît, les différentes hypothèses avancées au sujet de ces évènements.
Cette construction contribue par ailleurs à donner du rythme au récit sans vraiment en affecter la continuité, étant entendu que cette histoire, en raison des nombreux points de vue pouvant être adoptés, peut difficilement s’accorder à une forme linéaire.
Il en résulte une oeuvre originale dont la forme s’accorde avec justesse à l’histoire racontée.
Cela dit on doit s’accrocher, surtout si on ne connaît pas bien les faits, car il est facile d’en perdre le fil.
La narration est énergique, marquée par une tension sous-jacente que l’on sent prête à exploser.
Les personnages et les lieux sont souvent introduits à grands traits ou dépeints de manière caricaturale, tandis qu’ils acquièrent plus consistance au fur à mesure que l’on avance dans le récit.
Les descriptions évoquent avec force un monde allant d’une nature sauvage, dépeinte avec soin, aux villes et villages reculés du Québec ou d’ailleurs, puis à l’univers particulier de chacun des protagonistes.
A l’exception de quelques phrases à la tournure fastidieuse ou survoltée, on croise dans ce récit, de belles images ainsi que des formules et jeux de mots qui ne manquent certes pas d’originalité. Car Louis Hamelin manie une langue à la fois crue, colorée, singulière, dont le ton s’ajuste généralement bien suivant les situations et les personnages.
Il est à noter toutefois, qu’étant véritablement truffé de québécismes, ce roman exigera un certain ajustement de la part du lecteur non initié à cette forme du français.
Enfin, soulignons la qualité quasi irréprochable de cette édition.
Un roman remarquable au long duquel Monsieur Hamelin exhibe une grande et belle maîtrise de son art.
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