Le fou
Titre original : Խենթը (Khent’ë)
Traduit de l’arménien vers le français par Mooshegh Abrahamian
Bleu autour, 2007
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Ayant projeté d’aller faire un petit tour du côté de la littérature arménienne, excluant la littérature issue de la diaspora, il m’aurait été difficile de passer à côté de celui qui, dit-t-on, figure parmi les incontournables de cette littérature.
Hakob Mélik Hakobian (Raffi) naît en 1835 dans une ville de Perse (aujourd’hui située en Iran). En tant qu’aîné d’une famille bourgeoise il bénéficie d’une bonne éducation et après avoir étudié quelque temps à Tiflis (aujourd’hui Tbilissi en Géorgie), rappelé par sa famille, il rentre au pays et devient éventuellement enseignant. Puis à l’égale de Doudoukdjian (un des personnages du roman) il voyage à travers les provinces arméniennes et se rend compte des conditions de vie ainsi que l’asservissement (aux mains des Turcs et des Kurdes) auxquels sont soumis grand nombre de ses compatriotes. Il souhaite alors par différents moyens, dont l’éducation en langue arménienne, de leur transmettre quelques bases leur permettant d’améliorer leur condition. Simultanément, il écrit beaucoup, et publie dans divers magazines, espérant ainsi s’adresser plus largement à ses compatriotes.
C’est ainsi que Le fou, son œuvre la plus connue, voit le jour. Initialement publié sous forme de feuilleton1, ce roman qui s’inspire d’événements récents à l’époque, n’aura sans doute pas manqué d’atteindre son but en touchant au plus près le lectorat auquel il s’adresse en premier lieu.
Le récit s’ouvre au moment où, en pleine guerre russo-turque (1876-78), la ville de Bayazed2 vient d’être assiégée par l’armée turque. Tandis qu’un petit nombre de soldats russe et de volontaires arméniens retranchés dans une forteresse tentent vainement de résister, Vartan, l’un d’entre eux, consent à risquer sa vie pour tenter aller trouver du renfort.
A l’issue de cet épisode riche en événements, le récit nous ramène quelques années en arrière, dans la province de Bagrévand3, région sise aux abords de la frontière entre le l’Empire Ottoman et l’Empire Russe. Là nous faisons la connaissance d’une poignée de personnages gravitant autour de Khatcho, patriarche et maire d’un village peuplé d’arméniens qui y mènent une existence paisible. Nous découvrons donc peu à peu le quotidien et les conditions de vie de ces familles qui, sous le joug des turcs et des kurdes, se sont plus ou moins résignés au fil des années à subir des traitements qui, on le verra en cours de lecture, deviendront de plus en plus abusifs.
Puis la guerre éclate…
Et lorsqu’à l’issue de cette guerre, le jeune Vartan, autrefois commerçant apprécié des villageois, revient dans cette région qu’il affectionne, c’est à travers son regard que nous découvrons les conséquences du conflit et le sort échu aux arméniens établis dans cette région.
Rédigé de manière à rejoindre le commun des lecteurs, le roman s’avère simple et accessible. Les chapitres sont courts. Le texte est plutôt aéré. Les personnages sont attachants, quoique peu nuancés ; entre les bons et les méchants, il n’y a pas de confusion possible. Enfin, dosé d’un trait de romantisme et d’une bonne mesure de suspense, c’est un roman qui se lit avec avidité.
Il n’en demeure pas moins que si Raffi tire habilement les ficelles du récit, c’est clairement pour nous entraîner là où il le souhaite, et ainsi s’assurer de faire passer son message.
Bien que vraisemblablement efficace, le procédé n’en souffre pas moins de quelques faiblesses, notamment au niveau de l’amalgame entre la trame fictive et le propos auquel l’auteur souhaite nous convier. En d’autres mots, il est clair que sous le couvert d’un récit enlevant, Raffi cherche à dénoncer les injustices et les violences subies par les arméniens pour ainsi éveiller les consciences de ses contemporains. Mais aussi louable que puisse être la mission qu’il s’est donnée, on doit reconnaître que la qualité du roman souffre malheureusement de son empressement à atteindre ses objectifs.
Quoi qu’il en soit, j’ai été absorbée par ce roman ; l’intrigue fonctionne bien, la découverte d’un monde qui m’est étranger ainsi que celle d’un chapitre de l’histoire du peuple arménien m’ont également captivée. Bref, en dépit de ses faiblesses, ce roman semble bel et bien faire honneur à sa réputation.
Notes :
1.Paru dans un journal de Tiflis en 1880, le format livresque s’est matérialisé un an après.
2.Aujourd’hui Dogubayazid.
3.Ancienne province de l’Arménie historique aujourd’hui située en Turquie.
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