Arcadi & Boris Strougatski

The Doomed City

Traduit du russe vers l’anglais (E-U) par Andrew Bromfield

Chicago Review Press (2016)

En dépit de quelques romans et nouvelles ayant marqué ma mémoire, j’avoue ne pas être particulièrement attirée par la science-fiction. Du reste, aussi divertissante fut t’elle, ma dernière incursion dans ce domaine n’ayant laissé aucun souvenir, n’a probablement pas contribué à stimuler le modeste intérêt que je nourris envers cette littérature.  Il n’en demeure pas moins que je me suis laissé irrésistiblement tenter par  ‘The Doomed City’, roman signé par un duo qui n’avait encore jamais attiré mon attention.

Auteurs d’un enviable répertoire composé de romans et de nouvelles, les frères Strougatski sont, dit t’on, les écrivains de science-fiction les plus connus de Russie. Il faut dire, tel que l’explique Dmitry Glukhovsky en préface, qu’en raison du genre auquel ils appartiennent, leurs romans ayant compté parmi les rares véhicules à pouvoir transmettre quelques idées autrement jugées inexprimables à l’époque où ils ont été publiés, se sont inévitablement attirés de fidèles admirateurs qui, dit t’on, attendaient avidement la sortie de leurs publications.  Mais d’une certaine manière, ‘The Doomed City’ a fait figure d’exception, car on aura eu beau anticiper sa sortie, une fois l’écriture du roman complétée, face aux risques auxquels le contenu idéologique du roman les aurait exposés, les auteurs ont décidé de ne pas le faire publier.  Ainsi le manuscrit dut reposer pendant plus de dix ans après sa complétion avant d’être finalement proposé aux éditeurs1.  Et si à la lecture, on comprend facilement pourquoi il en fut ainsi, on réalise également à quel point il aurait été regrettable que cet ouvrage ne voit pas le jour.

Contre-utopie à travers laquelle s’exprime une critique sociale, ‘The Doomed City’, tel que décrit par l’un des auteurs, tente de démontrer comment un jeune homme ayant des convictions claires et apparemment inébranlables, suivant les circonstances où il se trouve, de même qu’une fois confronté à certaines réalités, peut évoluer en sorte de se retrouver face à un vide idéologique.

Le jeune homme en question s’appelle Andrei Vorodine. Astrophysicien d’origine russe, nous le découvrons pour la première fois alors qu’il exerce le métier d’éboueur pour le compte de la Cité (The City), une ville comptant un million d’habitants.

Enclose entre un précipice donnant sur une sorte de néant bleu-vert à l’ouest, un long mur infranchissable à l’est et un désert où, au-delà de quelques dizaines de kilomètres ‘personne n’est jamais allé’ au nord (la frontière sud n’est pas décrite dans le roman), cette ville constitue donc une sorte de milieu clos, un laboratoire grandeur nature au sein duquel se déroule une Expérience (The Experiment). Conçue et mise en place par ‘on ne sait qui’, c’est par la voie d’émissaires appelés ‘Mentor’ que l’Expérience est proposée à divers candidats.  Ces Mentors ont également pour mission de suivre l’évolution, voire de superviser les hommes et les femmes qui ont accepté de prendre part à l’Expérience menée dans la Cité.

Grâce à une répartition du récit en six parties, nous visitons cette Cité et ses habitants à six époques successives, y retrouvant chaque fois Andrei dont le parcours et l’évolution sont judicieusement mis en relief par la construction du roman.

C’est ainsi que d’éboueur dans la première partie, on le retrouve plus tard dans un rôle d’enquêteur pour le compte des autorités, puis il est nommé éditeur en chef d’un journal, après quoi on lui confie le poste de conseiller du président, etc. Ainsi, tandis qu’à la faveur des fonctions qu’il occupe Andrei découvre peu à peu les rouages de cette société à laquelle il participe, une société qui soulignons-le, suit sa propre évolution, il vit également un processus de maturation qui culminera au moment où, abordant la trentaine, il se retrouve à la tête d’une mission très spéciale.

Aux côtés d’Andrei, nous croisons une variété de personnages d’origines diverses, dont l’expérience, les valeurs, ainsi que la perception de ce qu’ils vivent, diffère substantiellement d’un individu à l’autre. Entre les sceptiques, les fidèles à la cause, les indifférents, les passifs, les intellectuels, les rebelles, les assoiffés de pouvoir, les contents et les mécontents, une petite société se dessine, reproduisant à quelques éléments près, un monde et une existence comparable à celle que l’on pourrait observer dans un cadre similaire.

Si le parallèle avec la Russie stalinienne et poststalinienne (ou toute autre société fermée) paraît évident, une foule d’éléments participant au récit concourent à un développement thématique plus large. Ainsi divers sujets tels que la société, le bonheur, la vérité, la connaissance, le sens de l’existence, étant discutés au long du roman (on peut d’ailleurs y relever l’influence de certains grands penseurs et/ou courants de pensée), celui-ci dépasse donc rapidement le terrain de la critique sociale de même qu’il s’étend au-delà des frontières et touche ainsi un grand nombre de lecteurs.

S’ajoutent à cela un contexte qui, grâce à une économie de détails et des descriptions plutôt schématiques, ne souffre pratiquement pas du passage des années, tandis qu’un tantinet caricaturaux, les personnages, s’agissant des principaux acteurs, sont suffisamment bien campés et vraisemblables pour que l’on s’attache à leurs pas.

Ma lecture ayant été gênée par cet aspect, je me permet d’émettre une réserve au sujet de la traduction et/ou de l’écriture qui, outre le fait d’adopter, au sein des échanges, un niveau de langue ne correspondant pas toujours au profil social et culturel des personnages, impose aux protagonistes un verbe s’avérant parfois si fortement teinté de slang étatsunien que l’on en vient à douter de leur origine (sinon à confondre celle des auteurs!).

Cela dit, animé par des personnages attachants, doté d’une intrigue captivante et d’un fond thématique stimulant, ‘The Doomed City’ possède à mon avis toutes les qualités d’un classique du genre et peut sans aucun doute se réclamer d’une place honorable parmi les incontournables de la science-fiction.

1.Rédigé au cours des années 1970-75, le roman a été publié en Russie en 1988-89.

 

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