Johan August Strindberg

August Strindberg fut, pendant la quarantaine d’années que dura sa carrière, un avant-gardiste de premier ordre.   Doté d’une intelligence vive, ses idées innovatrices, trop en avance pour être appréciées à leur juste valeurs par ses contemporains, ont bien souvent dû attendre quelques années avant d’être finalement reconnues. Ainsi, tandis qu’il s’est fait connaître son seulement en tant que dramaturge, romancier, poète, essayiste et peintre, c’est également pour sa capacité d’innover notamment en expérimentant avec de nouvelles techniques d’écriture, de mise en scène et de formes d’expressions littéraires qu’on le considère aujourd’hui comme le père de la littérature suédoise contemporaine.

N’étant pas familière avec son œuvre, c’est le par le biais du théâtre, domaine où il est le plus souvent reconnu à l’extérieur de son pays, que j’aborde pour la première fois cet auteur, confiant à Régis Boyer (spécialiste des civilisations scandinaves) le soin de traduire et de rendre plus intelligible cette première rencontre.

 Strindberg

 

Mademoiselle Julie/Le Pélican

Flammarion, 1997.

Traduit du suédois par Régis Boyer.

Pièce en un acte, présentée pour la première fois en 1889 (Strindberg est alors âgé de 40 ans) Mademoiselle Julie, raconte l’histoire d’une jeune aristocrate suédoise qui, ayant été éduquée d’une manière peu usuelle, peine à trouver sa place. Suite à un échec amoureux, elle tourne le dos aux gens de sa classe et tente, par une nuit de la Saint-Jean, de se rapprocher de la populace représentée ici par le personnel de la maison familiale. Enfreignant les règles sociales, elle danse avec l’un puis avec l’autre, testant son pouvoir de séduction et jouant de son autorité, tandis que peu à peu, elle évolue dans une voie dont l’issue ne saurait être que dramatique.

Jouée sans interruption, la pièce se déroule principalement dans la cuisine de la maison, lieu essentiellement fréquenté par les employés, et trace en l’espace d’une nuit, le parcours d’une destinée. Les projecteurs sont tournés vers Julie, personnage traduisant une certaine image de la féminité et du féminisme: objet de désir, tentatrice et destructrice, réceptacle des tares familiales (transmises de mère en fille), de par sa nature féminine elle échoue à se réaliser en tant que sujet et n’est, ni plus ni moins qu’une victime de son état.

Le Pélican, opus 4 des pièces de chambre de Strindberg, possède toutes les caractéristiques du style: peu de personnages, peu de costumes et décor simple. Pièce en trois actes, elle fut présentée pour la première fois en 1907 (alors que l’auteur est âgé de 58 ans) dans un théâtre conçu à cet effet. L’action se déroule essentiellement dans le living d’une maison familiale où l’on voit interagir la mère, la fille, le gendre, le fils et la bonne. Elle s’ouvre peu après le décès du père et montre comment une vérité cachée, lorsqu’elle vient à éclater au grand jour, voit le noyau familial, tissé de non-dits, éclater en morceaux.

Similairement à ‘Mademoiselle Julie’, cette pièce explore le thème de la féminité et indirectement celui de la famille, mettant l’emphase cette fois sur le rôle de la mère et de l’épouse dans le contexte familial.

Amalgame des pensées et croyances véhiculées par l’auteur et d’idéologies propres à son époque, on peut relever dans ces deux œuvres, la présence d’éléments appartenant au mouvement naturaliste en littérature. Ainsi, les deux pièces mettent en scène des personnages apparemment mus par une sorte de déterminisme biologique, renforcé par l’environnement et les codes sociaux, à travers lesquels Strindberg semble vouloir démontrer que nous serions non seulement tributaires d’un certain bagage génétique, mais également soumis à une forme d’hérédité d’ordre psychologique et morale qui serait transmise d’une génération à l’autre. En cela on remarquera le rôle traditionnellement périphérique joué par le père, géniteur et propriétaire, et celui prépondérant (souvent maléfique) qu’assume la mère non seulement dans la transmission des traits et autres tares, mais aussi dans l’éducation de la progéniture.

Offrant un petit aperçu du travail de cet auteur dont, dit-t-on, les récits en prose sont à découvrir, la version écrite de ces deux pièces fait état d’un travail soigné, fignolé avec une attention témoignant de la passion investie tout au long du processus de création. Pour une meilleure compréhension, chacune de ces œuvres étant accompagnée de diverses notes ayant trait à la mise en scène, aux décors, au jeu des acteurs, etc., on peut presque sentir la présence de l’auteur parmi les pages du livre. Au surplus, malgré une certaine sécheresse due au genre, la prose est vivante et le texte met bien en relief les personnages, le contexte, le récit et laisse transparaître l’intensité dramatique inhérente à ces pièces qui, doit-t-on le souligner, déploient plus naturellement leur amplitude une fois transposées sur scène.

 

 

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